LA FRANGE ET LA RUSSIE
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U connaît les crevasses et sait que penser d’un roc ébranlé; il connaîtl’herbe qui couvre certains tertres inclinés, et sait ce que peut coûter unpied mal posé.
Le montagnard ne se trompe jamais de route, même sur les montagnesqu’il ne connaît pas. A un embranchement il prend à droite, à un autreil prend à gauche; si le sentier se divise en trois, il choisira celui dumilieu, sans s’arrêter une seconde, sans même tourner la tête, absolumentcomme s'il y avait un poteau indicateur. Demandez-lui le pourquoi, il vousdira, avec son air narquois : « Je prends à droite, parce que le sentier degauche, quoique plus plan et plus large, conduit seulement à une sourcevoisine. — Vous connaissez donc ces lieux?— Non, signor, mais je vois àterre certains signes qui indiquent que les troupeaux seuls y passent pouraller s’abreuver. »
Et à votre seconde demande : « Je prends à gauche, parce que le sentierde droite ne conduit qu’à une charbonnière ; ces trous, que je vois enterre, ne sont faits que par les pointes des bâtons dont les charbonniersont l’habitude de se servir. » Et ainsi de suite.
L’organe le plus précieux et le plus admirable chez le montagnard, c'estson œil : très perçant, peu enthousiaste, mais prévoyant et sûr. La con-templation des panoramas n’est pas son fort; son attention est entièrementabsorbée par le chemin qu’il doit suivre, et la découverte des moindreschangements sur le versant opposé de la vallée ; de sorte qu’il sait déjàl’existence, à trois cents pas en avant, d'un précipice que vous ne voyez pas,et il comprend que, pour l’éviter, il faut prendre le sentier qui monte. Uneroche fait saillie ; si vous l’apercevez, vous ne devinez pas que, pour l’évitersans allonger votre chemin du double, il faut enfiler le premier sentier quidescend; lui, il le comprend de suite.
A 1,G00 mètres, une légère variation dans la teinte verte d’une prairielui révèle une source ; quelques broussailles, çà et là disposées en file, luiindiquent une route muletière. Une forêt s’arrête-t-elle brusquement, ilreconnaît de suite un précipice, une crevasse.
Qu’un berger, à 2 kilomètres de l’autre côté de la vallée, allume quatrebranches pour se chauffer, ou qu’une bergère garde quatre chèvres en tri-cotant, il est impossible que notre montagnard ne les ait pas aperçus dupremier coup d’œil. S’il vous dit : « C’est un homme, » croyez-le sur parole,ce ne sera bien certainement pas une femme. « C’est un chien, » soyezconvaincu que ce ne sera pas une chèvre.
Qu’une voix, répercutée par dix échos, arrive à son oreille, votre mon-tagnard, après avoir simplement détourné la tête, saura tout de suite vous