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LA GUERRE DE MONTAGNES
Bonaparte s’y engagea avec son armée; cependant, plus d’un mauvaispas subsiste encore.
— C’est ici, litle lieutenant Berville. en se retournant vers ses hommes,que le premier consul, par suite d’un faux mouvement, faillit tomber dudos de son mulet aux abîmes noirs de la rivière que vous entendez mugirlà-bas. Son guide, dit-on, le retint par ses vêtements quand déjà il étaitsuspendu au-dessus du gouffre (1).
—■ A quoi tiennent pourtant les destinées d’un grand pays et la physio-nomie d’un demi-siècle d’histoire! fit observer le sous-lieutenant Martine.
— Le général Bonaparte n’était donc pas sur un cheval fougueux,comme l’a peint David dans son tableau représentant le passage du Saint-Bernard? demanda un sergent.
— Non, mon ami; il était sur un simple mulet, qu’il dut même aban-donner plusieurs fois pour franchir les passages difficiles.
Pendant que soldats et officiers causaient, la colonne avançait rapi-dement vers le col que traversèrent tant d’armées à travers les siècles !On sait, en effet, que cet antique passage fut connu et pratiqué dès lestemps les plus reculés, car, s’il n’a pas servi aux hordes d’Annibal, diversespeuplades anciennes le traversèrent dans son état le plus sauvage, avantqu’Auguste en fît la grande route de ses armées et que l’empereur Cons-tantin y dressât ses pierres miliiaires. Il fut ainsi, tour à tour, escaladépar les Romains sous Cœnissa, les Longobards, les Francs, les Alle-mands, etc., etc.
Jusqu’alors, le terrain était resté indécis, et le site était encore agréable.La route avait longé de belles prairies dominées par d’épaisses forêts.A l’air pur et frais des Alpes se mêlait l’odeur discrète du foin et lessenteurs balsamiques des sapins. Les villages proprets apparaissaient de ci,de là, avec leurs petites maisonnettes en bois, de forme carrée, renfermantles récoltes. Ces granges sont construites avec des madriers s’emboîtantles uns dans les autres, en faisant saillie par les coins; elles ont l’air degrandes boîtes et reposent sur quatre pieds d’un mètre de hauteur, lesquelssont entourés de plaques en ardoises, afin que les rats ne puissent paspénétrer à l’intérieur.
Dans un vert pâturage, une bergère, vêtue de rouge, debout au milieu deson troupeau de blanches brebis avec leurs agneaux, filait en regardant
(1) Ce prétendu accident est contesté. M. Thiers se borne à dire que Bonaparte causalonguement avec le guide, lui fit conter son histoire, qu’il écouta en paraissant s’y inté-resser vivement, et lui fit donner ensuite une forte récompense.