LA FRANCE ET LA RUSSIE
479
mont Joux (mont Jovis) était alors quotidiennement traversé par desmilitaires de l’armée française qui rejoignaient leur corps en Italie. Un jour,un de ces soldats s’égare parle col et tombe, défaillant, sur la route. Il nerevient de son évanouissement qu’au contact d’une tiède haleine, accom-pagnée de légers attouchements à son visage. Il soulève les paupières, etqu’aperçoit-il? Une sorte de monstre, à l’œil injecté de sang, à la mâchoireénorme, qui se tient accroupi sur lui, en posture de le dévorer. L’effroiachève de ranimer le militaire ; il tire son sabre et transperce l’animal ;puis, se remettant en marche, il retrouve, tant bien que mal la trace obli-térée du sentier et sonne au perron de l'hospice. Là, il narre tout d’abordson aventure. Au signalement qu’il donne de la bête apocalyptique, l’émois’empare de chacun ; on court au chenil : Barry n’y était pas. C’était lediable, dès que soufflait la tourmente, pour le retenir au logis. Ce jour-làsurtout, il avait poussé, à la chaîne, de tels hurlements qu’un des maron-niers avait fini par le détacher. On se rendit en hâte à la place indiquée.Hélas ! le pauvre chien y était étendu sur le névé, rouge de sang: le soldatavait tué son sauveur.
Le prieur raconta encore plusieurs anecdotes sur les chiens du Saint-Bernard, puis, peu à peu, la conversation dévia et devint exclusivementmilitaire.
— Souffrez, messieurs, que nous nous retirions, dit le prieur. Vousêtes des hommes de guerre et nous des hommes de paix. Nous ne pouvonsnous comprendre. D’ailleurs, il se fait tard et nous avons des habitudestrès matinales.
Le général remercia les religieux, s’inclina, puis s’approcha de lagrande cheminée, et, le dos au feu, debout, expliqua la situation auxofficiers qui l’entouraient.
— Comme vous le savez, messieurs, dit-il, l’Italie n’a pu lancer sur lesAlpes que deux armées fortes de trois corps chacune, ce qui fait six corpssur dix; les quatre autres corps sont restés dans la péninsule, pour ladéfense de son littoral.
Nous avons, nous, à faire à la deuxième armée, formée des III 0 , V e et VI ecorps, et commandée en chef par le général Pianelli, dont le but, vous lesavez, était de donner la main, dans le Jura, à son allié le général allemand.Celte armée indépendante et Composée des éléments les plus mobiles, neme parait pas forte de plus de soixante mille hommes. Vous connais-sez son sort : elle est maintenant coupée en deux, l’une rejetée parnous dans la vallée d’Aoste, par le col de Chermonlane, et l’autre, harceléepar Je général Grimot, se retire par le Simplon.