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ïï. D I S S E R T A

chapitr e XVI.

De l'utilité de la Langue Hébraïque, fi elle efl nécessaire àun Théologien. Raisons de dmter.

S I nous nous en rapportons à l’autorité de S. Jérô-me & de S. Augustin, il est impossible d’avoirune parfaite connoissance des Livres saints qui font leprincipal fondement de nôtre Religion , à moinsqu’on ne soit fçavant dans les Langues Grecque &Hébraïque, afin d’avoir recours aux Originaux de cesLivres dans les dissicultez qui fe prefentent. Je par-le» dit S. Augustin, à ceux qui entendent la LangueLatine; (a) lesquels ont encore besoin de sçavoirl'Hebreu & le Grec , afin de consulter dans leursdoutes les Originaux qui ont été traduits en Latin.Latine, quidem lingue, homines quos nunc inflruendos fufie-fimus, (fi duabus aliis ad firipturarum cognitìonem ha-bent opns, Hebrad fcilicet & Grec d, ut ad exemplaria prœ-cedentia recurratur,fi quam dubitationem atiulerit Latino-rum Interpretum infinis a varietas. Lors qu’il est que-stion de regler une affaire civile, on ne s’en rapportepas simplement aux copies des Actes qu’on produit,orl veut voir les Originaux en eux-mêmes ; & au con-traire dans les matières de Religion , la plupart desThéologiens négligent assez souvent les Originaux, &se contentent des Traductions de ces Originaux quifont ou défectueuses ou obscures.

J’avoue qu’on peut dire en faveur de nôtre siécle,qu’il est inutile d’avoir recours aux Originaux depuisque le Concile de Trente a déclaré la Version Lati-ne authentique ; & de plus le grand nombre de Tra-ductions, qui ont été faites en disserentes Langues duTexte de la Bible, siippléent en quelque maniéré auxOriginaux. A quoi l’on peut ajouter qu’une infinitéde personnes sçavantes & habiles dans les Langues O-rientales ont expliqué tout ce qu’il y avoit de plusdifficile dans le stile de l’Ecriture. Voila ce me sem-ble ce qu’on peut alléguer de plus spécieux en faveurde quelques Théologiens qui négligent l’étude de laLangue Hébraïque, & qui font persuadez quesid’uncôte elle n’est pas tout-à-fait inutile , on peut aumoins d’autre part suppléer facilement à ce défaut pard’autres voyes qui font plus abrégées & bien moinsincommodes.

Mais fans qu’il soit besoin d’exprimer en cet en-droit le sens des Peres du Concile de Trente, lorsqu’ils ont déclaré authentique l’ancienne Version La-tine ; on ne peut pas dònner plus d’authorité à laVulgate qu’on en a donné autrefois dans les premierssiécles de l’Eglise à la Version Grecque des Septantequ’on a crue inspirée & Prophétique jusqu’au temsde 8. Jerôme, qui commença à en douter le premier.Cependant nonobstant cette persuasion , les premiersPeres n’ont pas laissé d’avoir recours pour l’explicationde l’Ecriture aux autres Traductions Grecques quiavoient été faites fur l’Original Hebreu. S’ils avoientpu consulter eux-mêmes l’Original, ils l’auroient fansdoute fait, puisqu’ils ont eu une si grande estime pour letravail immense d’Origene qui avoit rangé ces ancien-nes Traductions Grecques fur différentes colomnes,avec la Version des Septante qui étoit au milieu detoutes. On ne peut lire les Commentaires des PeresGrecs fur le Vieux Testament , qu’on n’y trouvesouvent les noms d’Aquila, de Symmaque, deTheodotion, & de quelques anciens Traducteurs, &même de l’Interprete Samaritain, qui avoit aussi tra-duit en Grec le Pentateuque pour l’usage des Sama-ritains.

Nous avons aussi aujourd’hui, dira-t-on , les mê-(a) S. Aug. Liv. ». de la Doct. Chrct. chap. rr. !

IONS U R LES

mes secours pour éclaircir les dissicultez qui fe rencon-treront dans la Vulgate, & même de plus grands encore;puisque les Latins né manquent point de bonnes Tra-ductions Latines faîtes fur l’Original. Mais c’est encela même qu’on a besoin de. sçavoir la Langue Hé-braïque , afin de pouvoir juger de celle qu’on doit pré-férer de toutes, ces Versions, comme S. Augustinl’a remarqué judicieusement dans les paroles qu’on arapportées ci-dessus. Déplus combien y a-t-il de motséquivoques, & d’expressions embarrassées. dont il estmalaisé de déterminer le sens qu’én Consultant l’Origi-nal. Cë n’est pas que lesdifferentes'Traductions'n’ap-portent de grands éclairciffemenS'à tòutei ces dissicul-tez; & bien que du tems de S. Augustin il y eût aussi uneVersion Latine à laquelle on donnoit le nom d’Ancien-ne & de Vulgate, ij ne laissoit pas pour cela d’approu-ver le grand nombre des autres Versions qu’il eût étémal-aisé de cómptér. Latinorum Interpretum , dit-il,ìnfinita varietas. Mais avec tous ces secours, il veutqu’on sçaché la Langue Hébraïque pour pouvoir con-sulter l’Original. ZJt ad exemplariaprœcedentia recurra-tur , comme parle ce saint Docteur. Il est très-dif-ficile qu’on sache exactement la force des mots Hé-breux par la feule voye des Traductions, quoi qu’ex-actes & fideles, parce que chaque Langue a ses pro-prietez qui lui font singulières, & qui ne peuvent pasle plus souvent être traduites en d’autres Langues. Une seroit pas mal-aisé d’en produire des exemples; maiscela nous menero.it trop loin, & de plus je croi qu’iln’y a personne qui ne soit convaincu de cette véritépar l’experience qu’il.en aura pû faire.

J’ajoûterai seulement que l’étude de la Langue Hé-braïque rend un esprit plus exact, & plus exercé dansle stile de l’Ecriture, comme il est aisé de le reconnoî-tre, si l’on conféré les Commentaires de S. Jerôme , &le Vieux Testament avec ceux des autres Peres quiont vécu avant lui, ou même après. Combien y a-t-il de questions inutiles dans les Livres de quelquesThéologiens pour n’avoir pû consulter les Originauxde l’Ecriture. Quelques-uns des plus considérablesd’entr’eux Rembarrassent fort pour sçavoir si l’hom-me naît avec un seul péché originel, ou avec plusieurs ,à cause de ces paroles qu’on lit dans l’Edition Vulga-te : In iniquitatibus conceptus Jhm (fi in peccatis concepit memater mea , mais le Texte Hebreu où l’on lit in iniqui-tate (fi in peccato , ne donne nullement lieu à cettequestion.

Ce seroit ici le lieu de rapporter quelques exemples desdescouvertes heureuses qu’on a faites dans l’Ecriture,principalement en nôtre siécle, par la connoissance dela Langue Hébraïque; mais il seroit inutile de s’éten-dre plus au long fur un sujet qui a été suffisammentéclairci.' Le Cardinal Cajetan étoit si sort persuadé dela nécessité qu’il y avoit de sçavoir la Langue Hébraï-que pour expliquer les Livres du Vieux Testament,que n’étant pas alors dans un âge où il pût s’y appli-quer , il eut recours à ceux qui étoient habiles danscette Langue, soit Juifs ou Chrétiens,dans les Com-mentaires qu’il a écrits fur ces Livres. C’est pour-quoi il est bon de Rappliquer de bonne heure à l’étu-de de l’Hebreu, & dans un âge où l’on soit plus ca-pable d’exercer fa mémoire que son jugement.

Les six Peres de la Société qui composèrent par or-dre de leur General le Livr^qufá pour titre, Ratioatque Institutio fludiorum , recommandent entr’autreschoses à ceux qui professeront à l’avenir l’EcritureSainte parmi eux, d’examiner avec foin les paroles desdeux Textes Grec & Hebreu , & de faire tout leurpossible pour les concilier avec la Version Latine : (b)Hebraa quoque (fi Grœca explicanda Jùnt atque examìnan-da , cum vel a Latìna vulgata editione difirepare videntur

ad

(b) Ratio Stud, imprimé à Rome en 1586.