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[Volume I.]
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32 MEMOIRES H

On sçaît que l’Inquisition de Rome a souventcondamné des Cardinaux, quoique l’on y tienne leurcaractère tellement inviolable, que l'on prétend queles Rois mêmes ne peuvent pas condamner à la mortceux de leurs sujets qui font revêtus de cette dignité.Henri III. en ayant usé autrement, comme on sçait, àT égard du Cardinal de Guise, pour des raisons qui nepouvoient être ni plus preflantes ni plus indispensables,puisqu’il étoit aisé à ce Prince de le convaincre derébellion & de crime d’Etat ; Sixte V. en prit oc-casion de l'excommunier & de le déposer. Nousavons rapporté ci-deíïus comme elle en usa a 1 égardde Marc-Antoine de Dominis, quoiqu’il fût Arche-vêque & Primat, & le plus sçavant homme de sonsiecle.

L’Inquisition d’Arragon a été bien plus loin ; carelle entreprit de faire le procès à Dom Carlos Princede Vienne , fils aîné de Dom Juan II. Roi d’Arra-gon , & le fit effectivement *.

Celle de Castille fit encore quelque chose de plus;car elle entreprit de faire le procès à la mémoire del’Empereur Charlequint, & de condamner au feu sonTestament comme hérétique, auísi-bien que les per-sonnes qui avoient eu le plus de part à la confiance &à l’amitié de ce grand Prince.

Comme cette Histoire a quelque chose de prodi-gieux , le Lecteur sera sans doute bien aise de la voirici un peu au long. Te la donne sur la foi de troisbons Auteurs, M- de Thon, Aubigne, & M. leLaboureur.

Entre les bruits qui avoient couru dans le mondefur la retraite de l’Empereur Charlequint , le plusétrange fut que le commerce continuel, qu’il avoiteu avec les Protestans d’Allemagne , lui avoit donnéquelque inclination pour leurs sentimens , & qu’il

s'étoit caché dans une solitude pour avoir la libertéde finir ses jours dans des exercices de piété confor-mes à ses dispositions sécrétés.

On disoit qu’il ne pouvoit se pardonner le mauvaistraitement qu’il avoit fait aux braves Princes de ceparti, que Je fort des armes avoit mis fous fa:puissan-ce. Leur vertu,qui dans leur malheur faisoit honte àsa fortune , avoit fait naître insensiblement dans soname quelque sorte d’estime pour leurs opinions.

Cette estime parut par le choix qu’il fit de per-sonnes toutes suspectes d’hérésie pour fa conduitespirituelle , comme du Docteur Caculla son Prédica-teur , de l’Archevêque de Tolede , & sur tout deConstantin Ponce Evêque de Dresse, & son Di-recteur.

On a sçu depuis fa mort, que la cellule oh il mou-rut à Saint-Just , étoit remplie de tous cotez d’écri-teaux faits de fa main fur la justification & fur la grâce,qui n’étoient pas fort éloignés de la doctrine desNovateurs.

Mais rien ne confirma tant certe opinion que sonTestament. Il n’y avoit presque point de legs pieuxni de fondations pour des prières ; & il étoit fait

d’une màniere si différente de ceux des Catholiqueszélez , que l’Inquisition crut avoir droit de s’en for-maliser.

Elle n’osa pourtant éclater avant l’arrivée de Phi-lippe II. son fils, parce qu’on n’étoit pas assez infor-mé de ses sentimens y & de quelle maniéré il pourroitprendre les choses. Mais ce Prince ayant signalé sonarrivée en Espagne , par le supplice dé tous les Parti-sans de la nouvelle opinion ; l’Inquisition devenueplus hardie par son exemple , attaqua premierementl’Archevêque de Tolede Primat d’Eípagne , CacullaPrédicateur de l’Empereur, & enfin Constantin Pon-ce ion Directeur. l!

Le Roi les ayant laissé emprisonner tous trois, le

peuple regarda cette patience eoixime le chef-d’œuvre

I S T O R I Q,U E $

de son zélé pour la Religion : mais le reste du mondevit avec horreur le Confesseur de l’Empereur, entreles bras duquel ce Prince étoit mort, & qui avoitcomme reçu dans son sein cette grande ame , livré auplus cruel & au plus honteux de tous les supplices,par les mains mêmes du Roi son fils.

En effet dans la fuite de l’instruction de ce procès,f Inquisition s’etant avisée d’aecuser ces trois person-nes d’avoir eu part au Testament'de l’Empereur, elleeut la hardiesse de les condamner au feu avec ce Tes-tament.

Le Roi se réveilla au bruit que ce jugement fitdans le monde. D’abord la jalousie, qu’il avoit contréla gloire de son pere , lui fit trouver quelque plaisir àvoir fa mémoire exposée à cet affront. Mais ensuiteayant considéré la conséquence de cet attentat, il enempêcha l'exécution par les voyes les plus douces &les plus sécrétés qu’il put choisir, pour ne pas aigrirles Inquisiteurs, & ne faire aucune brèche à l’autori-té de leur Tribunal.

Dom Charles, fils unique du Roi, ne prit pas leschoses avec tant de modération: il en conçut une in-dignation proportionnée à l’amour qu’il avoit pourl’Empereur son ayeul, & à l’extreme vénération qu’ilconservoit pour sa mémoire.

Comme il étoit trop jeune pour comprendre queles Rois les plus absolus n’ont point de droits quisoient si sacrez dans T esprit des peuples , que ceuxde la Religion ; il blama hautement la soiblesse duRoi, & parla ensuite publiquement de l’entrepriíê del’Inquisition , avec un emportement proportionné àsa jeunesse & à son grand cœur , & à un attentat quin'avoit jamais eu d’exemple. Il menaça même d’ex-terminer un jour l’Inquisition & les Suppôts d’uneviolence si qualifiée. Cet emportement, comme nousle verrons dans la fuite, lui coûta cher ; & l’Inquisi-tion offensée ne put être satisfaite que par la mort dece genereux Prince-

Cependant ce grand différend s’accommoda ; Ca-culla fut brûlé vif , accompagné d’une effigie deConstantin Ponce, mort quelques jours auparavanten prison. L’Archevêque de Tolede appella à Rome,& ne se tira d’affaire qu’à force d’amis & d’argent ;& l’on ne parla plus du Testament de l’Empe-reur. '

Si cet accommodement calma le Prince d’Espagne,il n’appaisa pas les Inquisiteurs. Comme c’est unede leurs maximes de ne pardonner jamais, ils excitè-rent de si grands murmures parmi le peuple , que leRoi fut obligé de l’éloigner de íâ Com avec le Prin-ce Dom Juan son frere , & le Prince de Parme sonneveu, qui avoient témoigné d’entrer dansffe justeressentiment de son fils contre l’Inquisition.

. La vengeance de ce cruel Tribunal n’en demeurapas là ; mais quelques années après, à l’occasion des.troubles des Pays-bas, ils firent un crime à ce jeunePrince de la compassion qu’il avoit'témoignée pour-ces peuples malheureux. La Religion fut à leur or-dinaire de la partie , & entra dans lénr ressentiment.On fuppolâ que tous ces peuples étant hérétiques, cePrincé n’avoit pû former le dessein dé les protéger,fans se rendre coupable du même crime. Enfin ilsagirent si puissamment sur Tesprit du Roi, que cepere dénaturé le condamna à la mort. Toute la grâcequ’on lui fit sut de lui laisser le choix du genre de fâmort. Il choisit un bain chaud, ou s’étant fait ouvrirles veines des bras & des jambes, il perdit insensible-ment la vie.

Miguel de Monsarrate Auteur Espagnol, dans sonLivre de Corna Domini * , reprochant entre autres

cri-

* Tableau des Papes, p. ZZH.