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EXPOSITION UNIVEKSELLE DE 1855.
Le véritable promoteur des progrès industriels, le meilleur juge, c’est le consom-mateur. La clientèle est la récompense de tout progrès accompli. C’est surtout aupoint de vue industriel que le mot de Voltaire , « Celui qui a plus d’esprit que oha-« cun, c’est tout le monde, » reçoit une juste et complète application. Aussi remar-que-t-on que la plupart des jugements des jurys ne font que sanctionner ce que l’opi-nion publique a déjà désigné et consacré.
En admettant même que le public ne soitpas aussi compétent que je le crois, que cesoit un mineur qui n’entend pas ses intérêts et qu’il faut diriger, les jurys atteignent-ilsle but qui les a fait instituer? Quelle valeur faut-il accorder à leurs décisions?
Je ne discute ici que l'institution prise au point de vue théorique. La franchise dontj’ai fait preuve dans tout le cours de ce rapport écarte toute idée d’allusion, mêmeindirecte, au jury de 1855. J’ai rendu hommage au zèle qu’il a déployé dans sa missionsi difficile, si hmgue, si délicate.
Quand on confie à une réunion d’hommes la lâche de se prononcer sur le méritedes produits que renferme une Exposition universelle, on leur demande une chosequi est au-dessus des forces humaines. Le temps, les moyens d’examen, les termesde comparaison, tout leur manque.
L’organisation des jurys est vicieuse; il est impossible d’en faire fonctionner lemécanisme d’une façon régulière. Sans doute, au point de vue spéculatif, rien demieux que la division du jury en une foule de cl sses s’occupant isolément de spé-cialités distinctes; que la représentation exacte des nationalités dans chaque classe;que l’élude attentive des produits et la proposition ues récompenses par ces jugeséminemment compétents; que la révision et le vote définitif des récompenses dudeuxième ordre par une assemblée plus générale, comprenant les membres de plu-sieurs classes s’occupant de produits analogues. Dans l’application, ce système estfort loin de réaliser les promesses de la théorie. Jamais il n’est possible de réunir àla fois tout le monde et d’avoir, par conséquent, des assemblées complètes. Tel neveut examiner que le produit qui l’intéresse ; tel autre a des fonctions ou des affairesqui le rappellent. On consent bien à donner à l’Exposition un ou deux mois de sontemps; mais on veut choisir l’époque à sa convenance. Les études dès lors cessentd’être communes ; quand un grand intérêt n’est pas en jeu, on laisse tout passer sanscontrôle; on se fait des concessions réciproques; la révision par groupe demeure illu-soire, et l’on arrive à un résultat général sans unité, sans harmonie.
Les aspirants aux récompenses se décomposent de la manière suivante : 1° ceuxque le suffrage de tous signale d’une maniéré incontestable, qui s’imposent par leurmérite; 2° ceux qui laissent place au doute ; 3° ceux dont l’insuffisance est visible aupremier examen. Pour les premiers, le jugement du jury est inutile ; il ne leur apporteaucun avantage et ne fait que ratifier ce qui est reconnu à l’avance. Il en est de mêmeau point de vue de l’exclusion pour les troisièmes.
C’est donc sur les seconds seuls que s’exerce l’action du jury. Du moment que ledoute existe, la comparaison et la discussion deviennent nécessaires. En présence dedroits incertains, les rivalités, les intrigues, les influences, le manque de temps, l’ab-sence de renseignements, les affirmations souvent faussées et plus tard démenties quidéterminent un jugement, sont autant de motifs d’erreur auxquels l’esprit le plusclairvoyant, la conscience la plus droite, ne peuvent se soustraire.
Et, dans tout cela, je ne suspecte en rien la bonne foi et la sincérité des jurés. S’ilsaboutissent à des résultats erronés, la faute n’en est pas à eux ; elle provient de l’iné-galité extrême des moyens d’appréciation. Il est fort rare qu’un produit puisse être