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PUBLICATION INDUSTRIELLE.
jugé sans le concours du fabricant. C’est une des portes par lesquelles s’introduit lehasard, traînant à sa suite l’injustice. Tel fabricant est empressé à suivre le jury,adroit à faire valoir son mérite, habile à exposer ses titres, prompt à capter la bien-veillance; souvent tout ce savoir-faire est en raison inverse de l’habileté manufactu-rière. Tel autre fabricant, au contraire, est un homme actif, mais modeste, qui passesa vie dans les ateliers, à bien faire, à inventer, à diriger ; il est éloigné de tout espritd’intrigue ; il est complètement inhabile à parler de soi et de ses créations. Tel autreencore est retenu par la distance, par ses occupations ; il parle mal ou pas du tout lalangue de la majorité des jurés. Le jury, privé de renseignements, n’ayant personnequi l’arrête, passe ainsi à côté d’œuvres remarquables sans y prêter l’attention néces-saire.
Si encore il n’y avait que ces motifs d’erreur! mais il y a, en outre, les influencesrivales qui circonviennent le jury pour le tromper. Alors le jury entre en défiance delui-même et se met en garde contre ses propres jugements. Il hésite à faire un choix,en présence de concurrents du même mérite. Il se laisse aller tout naturellement àrécompenser les idées ingénieuses, quoique moins importantes, quand il y a un seulExposant de ce genre, et que cette récompense ne peut exciter les récriminations desconcurrents. C’est par là que s’introduit cette coutume d’accorder à certaines catégo-ries d'Exposants le monopole des récompenses de premier ordre; ou bien, pour éviterde faire un choix, on est forcé d inventer ces récompenses collectives qui s’adressentà toute une industrie, à foute une ville.
Ce n’est pas tout. S’est-on demandé quelquefois de combien d’éléments divers doitse composer un arrêt du jury? 11 faut tenir compte de la.qualité propre, des conditionsgénérales du métier, du pays, du prix, de la situation des ouvriers, bref, d’une mul-titude de points que de lentes et complètes investigations, faites sur les lieux de pro-duction, peuvent seules éclaircir. Plus les progrès sont grands, plus l’appréciationdevient difficile.
Je suppose cependant que, par des méthodes excellentes, en employant le tempsnécessaire et en échappant à toute influence, le jury arrive à un résultat complet; jedis qu’il serait encore très-contestable, et marqué au coin d’une justice très-relative,et cela parce que dans leurs jugements les jurys manquent d’un critérium commun.Comment décider lequel mérite le plus une récompense, d’un procédé de photogra-phie ou d’un bateau de sauvetage? d’un perfectionnement dans une machine à vapeurou d’un nouveau procédé pour produire l’acier? d’un instrument pour découper lescuirs ou d’une machine à coudre? d’une machine à faire le beurre ou d’un procédéde drainage? Entre tous ces objets, il n’v a pas d’étalon commun; par conséquent,pas de comparaison possible. La tâche est impossible à remplir, non-seulement parceque les éléments d’appréciation manquent, mais parce que la supériorité relative entredes produits si divers n’existe pas. Les classes ne peuvent pas être dirigées par lesmèmès règles : de là l’inégalité choquante des appréciations du jury,.
Je le répète, le véritable aréopage des récompens s, c’est tout le monde.
S’d en est ainsi, que doit-on faire des jurys? Doit-on les supprimer?
Non, je crois qu’il faut les transformer.
Les Expositions universelles ont pour objet de mettre en évidence les progrès accom-plis. Le vrai rôle des jurys, c’est donc d’étudier les perfectionnements, de les signaleraux producteurs et d’appeler l'attention des industriels et des fabricants sur lesbranches où l’état de la production laisse à désirer. .
Aux jurys des récompenses doivent être substitués des jurys d’études qui, au lieu