NOS DÉESSES DE L'AN VIII. 61
conduirait dans cette paisible retraite, comme dansun exil, après un divorce éclatant et cruel.
Le salon de M m0 de Staël, avant qu’elle quittâtParis par ordre de Bonaparte, qui favorisa si peu saplus sincère admiratrice, était plutôt une sorte debureau d'esprit, un véritable salon de conversation;on en retrouvera bien des aspects dans le roman deDelphine. « Elle recevait beaucoup de monde, ditM m0 de Rémusat 1 2 ; on traitait chez elle avec libertétoutes les questions politiques. Louis Bonaparte,fort jeune, la visitait quelquefois et prenait plaisir àla conversation ; son frère s’en inquiéta, lui défenditcette société et le fit surveiller. On y voyait desgens de lettres, des publicistes, des hommes de laRévolution, des grands seigneurs. Cette femme,disait le premier consul, apprend à penser à ceuxqui ne s’en aviseraient point ou qui l’avaient oublié. »
M mo de Staël avait le goût des conversations ani-mées et poussait ce goût jusque sur les discussionsauxquelles elle ne prenait point part. « On l’amusait,écrit le duc de Broglie 3 , en soutenant avec vivacitétoutes sortes d’opinions singulières, et chacun s’endonnait le plaisir. On se battait à outrance dans sasociété, il se portait d’énormes coups d’épée, maispersonne n’en gardait le souvenir... Son salon était
1. Mémoires de M mc ( 1 e Rémusat) 1802 - 1808 ), t. II. Paris, Lévy, 1880 ,
2. Préface de M. le duc de Broglic sur les Mémoires de M mc de
Staël (Dix années d’exil).