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L’ORNEMENT DES TISSUS
à travers les mille obstacles qui semblaient devoir lui barrer le passage. Quel que fut lesort des batailles ; que la victoire penchât du côté des Césars ou quelle appartînt auxBarbares, il fallait que l’industrie continuât de pourvoir aux besoins incessants du luxe.Un texte de Grégoire de Tours témoigne de cette vérité; il nous apprend que déjà, àcette époque tourmentée, les pèlerinages en Orient tournaient au profit de ce grandmouvement industriel. C’est d’après les témoignages des pieux pèlerins de la TerreSainte, qu’il nous parle dit coton qu’il désigne par « une laine qui se file comme celle des« brebis et dont on fabrique des vêtements (indumenta). On trouve auprès de Jéricho,« dit-il, des arbres qui produisent de la laine ( arbores quœ lanas gignunt). Leurs fruits,« qui ressemblent à des petites citrouilles, sont recouverts d’une écorce assez rude qui« sert à garantir le duvet dont ils sont remplis. J’avais déjà, ajoute le célèbre historien,« entendu parler de ce produit que j’ai enfin pu voir et toucher, non sans en admirero la blancheur et l’extrême finesse ( candorem et subtilitatem earnm). » TGrég. de Tours,De gloria martyrnm.)
Il est curieux de voir Hérodote, plus de mille ans avant Grégoire de Tours,s’exprimer à peu près de la même manière, lorsqu’il signale le coton à l’attention deses contemporains : « Les Indiens ont une plante, dit-il, qui produit, au lieu de fruits,k de la laine plus blanche et plus douce que celle des moutons ; ils s'en font desk vêtements aussi solides et aussi somptueux que ceux qu'ils savent se fabriquer aveck le lin, et que nous voyons enrichis d'or et de pourpre. »
Virgile nous parle à son tour de cette sorte de laine que produisent certainsarbustes : « Parlerai-je, dit-il au livre III de ses Géorgiques, des forêts de l’Ethiopie« qu’une douce laine blanchit... ( Quid nemora Æthiopum molli canentia lancé). »
Les Indiens, à une époque très reculée, avaient déjà su tirer de cette plante, qu’ilsappelaient : Tala, les produits les plus variés. Un auteur chinois, qui vivait au sixièmesiècle, signale les admirables mousselines, brodées d’or et d’argent, qui se fabriquaientdans les principales villes de l’Hindoustan, son âme patriotique s’émeut de voir les noblesfilles des lettrés chinois préférer un instant ces tissus étrangers à l’étoffe-reine, auxétincelantes soieries indigènes.
On nous pardonnera cette longue digression à propos du coton; mais c’est lemoindre hommage que nous puissions rendre à la douce et fine laine végétale qui a fixél’attention du Père de l’Histoire, qu’a chantée l’auteur de l’Enéide et sur laquelle s’estcomplaisamment étendu l’historien sacré des origines de la France.
L’éclat et la richesse des cités maritimes de la Campanie et de la Calabre, de Venise,des républiques de Toscane et de la Lombardie sont nés de la chute de l’empire romain.La Gaule en éprouva un effet absolument contraire ; le temps de sa régénération artis-tique arriva beaucoup plus tard.
Cependant les aigles romaines, en se retirant, n’avaient pas entraîné à leur suite legoût qu’avaient nos ancêtres pour les étoffes bigarrées et riches en couleurs. On sait quetandis que les Ibères portaient des vêtements de laine grossiers et de couleur sombre,les Gaulois se faisaient remarquer par leurs habits éclatants, ornés quelquefois de pierresprécieuses et rayés de couleurs brillantes. Virgatis fulgent sagulis, dit Virgile en parlantdes sayes de nos vieux Gaulois. Il fallut toujours contenter cette passion pour les étoffesresplendissantes, et les fabriques des tissus indigènes qui s’étaient formées à l’envi