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L’ORNEMENT DES TISSES
qui permit aux arts de s’épanouir au milieu même de cette effervescence dumonde chrétien. Plus d’un grand seigneur, qui jusque-là n’avait fait profession quede bien tenir une épée, se trouva, sans le savoir, doublé d’un artiste, et il nefallut rien de plus que le miroitement des merveilles accumulées dans les richescités qu’il venait de traverser pour que le goût des beaux-arts, dont il avait legerme, fructifiât. C’est ainsi que furent compensées les pertes matérielles qu’éprouvala chrétienté, et que les serfs qui prirent la croix, rendus à la liberté, donnèrentaux arts des bras et des ressources nouvelles.
Mais avant de faire prévaloir le présent sur le passé, il est bon de jeter undernier regard sur la civilisation des peuples de l’Asie. Ecoutons la voix autoriséedes contemporains, mieux que tous les commentaires, elle nous dira quelles étaient lesressources sociales des pays que les Croisés allaient parcourir et ce qu’ils allaient rencon-trer sur cette terre païenne, centre et foyer du goût exclusif pour les tissus d’Orient quidomina et rayonna sur l’Occident en y développant la soif de les imiter. ConstantinPorphyrogénète, qui vivait au vin® siècle, dit dans son livre de Ceremoniis , à propos duretour triomphal de Basile après une expédition en Asie-Mineure : « Les riches tapis et les« soieries pavoisent les fenêtres et couvrent le sol, les vases en or et en argent sont« étendus ou suspendus devant les maisons, les fleurs sont répandues à profusion, les« arbres odoriférants bordent les rues. Dans le cortège, les chevaux s’avancent enhar-« nachés et couverts de housses brodées où étincellent les pierreries ; les bannières« d’or et de cendal miroitent au soleil; les soieries, les pourpres et les fourrures mêlent,« pour former les costumes, leurs teintes si variées. Au luxe extérieur répond la déco-« ration des églises et des palais ; les tapis de Perse, les plus riches soieries façonnées,« les pourpres y servent de tentures, de rideaux ou de tapis. »
Danilis, mère adoptive de Bazile, lui fit présent, à cette occasion, au rapport deGibbon (Hist. du Bas-Empire , liv. 5 j), d’un tapis d’une très belle laine dont le dessinimitait les yeux de la queue des paons et d’une grandeur suffisante pour couvrir le solde la nouvelle église qui venait d’être placée sous la triple invocation de Jésus-Christ, del’archange Michel et du prophète Élie. Elle lui donna en outre six cents pièces de soieet de lin. Ces soieries étaient colorées avec la pourpre de Tyr et ornées de broderiesà l’aiguille ; les toiles étaient si merveilleusement fines qu’une pièce entière pouvaitêtre enfermée dans le creux d’un roseau.
Après de semblables témoignages, est -il surprenant de voir l'érudition moderne, etavec elle le savant M. Lenormant, constater dans l’un des chapitres des Mélangesd'archéologie l’origine asiatique de quelques tissus que l’œuvre destructrice du temps alaissé parvenir jusqu’à nous? Assurément, non, et l’on voit qu’aux différentes époquesde sa puissance, l’empire d’Orient se surpassa par la richesse de ses tissus; qu’au tempsdes Croisades, l’art de leur ornementation était encore dans toute sa splendeur, nonseulement dans la capitale, mais aussi dans la plupart des villes de l’empire, et qu’ilest hors de doute que ces expéditions n’aient eu pour l’Europe occidentale et pourl’art qui nous occupe le grand résultat qu’on leur attribue. Tous les historiens signalentà l’envi le mouvement industriel de cette époque. Mézeray attribue aux Croisades latransformation complète de notre costume national. Il prétend que « les plumets sur« les chapeaux des cavaliers et des gens de guerre ne sont en usage que depuis lors ;