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L’ORNEMENT DES TISSUS
Souverain d un aussi vaste territoire, il voulut en assurer la tranquillité en sou-mettant ses ennemis, et il entreprit pour cela, en 1046, des expéditions contre lesGrecs. Ces expéditions, suivant ce que Ton rapporte, contribuèrent puissamment àpropager dans ses États l’art de la fabrication et de la décoration des tissus. En effet,bon nombre des prisonniers qu’il amena à Palerme étaient experts dans la fabricationdes étoffes précieuses ; plus d’un connaissait la culture du mûrier et la manière d’éleverles vers à soie. Ce prince éclairé sut mettre à profit la science des captifs, et le royaumedes Deux-Siciles eut des hôtels du tiraz plus nombreux, et la culture du mûrier se ré-pandit partout sur son sol.
Ce fut là peut-être le progrès réalisé, car il est impossible d’admettre que lesSarrasins de Sicile n’eussent pas longtemps avant Roger II cultivé le mûrier et utiliséla soie que leurs coreligionnaires tissaient merveilleusement ailleurs.
Les Croisades se succédaient rapidement, et en 1202 la quatrième était entreprise.Les Vénitiens, sous la conduite de leur Doge aveugle, le fameux Dandolo, en faisaientpartie. Ils contribuèrent à la prise de Constantinople et furent reconnus seigneurs d’unquart et demi de l’empire d’Orient. Tous les ports de l'Archipel leur étaient attribuésdans ce singulier partage. C’était la part du lion, celle qui devait le plus accroîtreleur puissance commerciale et industrielle. Les fameux velours, les riches draps de soie?durent dès lors abonder sur leurs marchés. Et remarquons en passant que leur prospé-rité, en ce qui touche l’art textile, dut suivre de bien près la propagation importée enSicile par les rois normands, car Roger II combattit les Grecs de 1146 a 1152, et laquatrième Croisade, qui donna à Venise la prépondérance sur tous les marchés de l’Eu-rope et qui ne put laisser ce peuple industrieux ni dans l’ignorance des procédés defabrication ni dans le brsoin des matières premières, fut entreprise de 1202 à 1204.N’y a-t-il pas lieu de croire que dès cette époque les Vénitiens devinrent d’habiles tisse-rands capables de soutenir la concurrence orientale, et que les samites brochés d’or,renommés de temps immémorial dans l’empire byzantin, furent imités et même sur-passés par les fabriques de Venise, qui acquirent une réputation qui devait, à traversles siècles, arriver jusqu a nous. Celles de Lucques, de Florence, de Gênes, de Milan,durent-elles leur prospérité au nord ou au midi de l’Italie? Nous ne saurions le décider,mais nous en signalons la possibilité.
Les richesses immenses accumulées dans l’antique Byzance et qui surprirent si fortles héros de la quatrième Croisade, démontrent suffisamment que le luxe prodigieuxque nous avons signalé dans la capitale du Bas-Empire et qui y régnait déjà du tempsde Théodose le Grand, n’avait nullement diminué lorsque les chrétiens firent irruptiondans la ville impériale. Le récit de Ville-Hardouin, l’historien de la prise de Constanti-nople, que nous avons trouvé dans la remarquable traduction de M. Natalis de Wailly,ne peut laisser aucun doute à cet égard : « Le butin fut si grand, dit-il, que nul ne« saurait dire le compte d’or et d’argent, de vaisselle, de pierres précieuses, de satins,
«• de draps de soie et d’habillements. De tous les biens qui jamais furent trouvés sur« terre, ajoute le sincère historien, il n’en fut jamais tant gagné en une ville. «
Le récit de Robert de Clari, l’un des compagnons de Ville-Hardouin, qui futtémoin du couronnement de Baudoin I, en 1204, peut donner une plus haute idéeencore du faste des cours orientales au xm e siècle : « Quand l’empereur fut élu , on