INTRODUCTION GENERALE
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« l’emmena en un détour de l’église, dans une chambre; là, on lui ôta ses habits et« on le déchaussa, et on lui chaussa des chausses vermeilles de satin et on lui chaussa* des souliers tout chargés de riches pierres par dessus. Puis on le vêtit d’une cotte« bien riche qui était toute garnie de boutons d’or par devant et par derrière les« épaules jusqu’à la ceinture, et puis on le vêtit du poêle [pallium), espèce d’affuble-« ment qui battait sur le cou-de-pied par devant et qui était si long par derrière« qu’il s’en ceignait, et puis il le rejetait en arrière par dessus le bras gauche, toutcr comme un fanon, et ce poêle était bien riche et bien noble et tout chargé de« pierres précieuses. Après, on l’affubla par dessus d’un bien riche manteau qui était« tout chargé de pierres précieuses, et les aigles qui étaient au dehors étaient faitesce de pierres précieuses et resplendissaient si fort qu’il semblait que le manteau fût« allumé. Et les barons étaient tous bien richement vêtus et il n’y avait Français nice Vénitiens qui n’eût robe ou de satin, ou d’étoffe ou de soie. »
Il paraît évident que le nouvel empereur n’a fait que se conformer aux anciennescoutumes et que le luxe déployé autrefois dans les grandes cérémonies n’a cessé un seulinstant d’être de mise. Vers la même époque, 1216 à 1268, diverses parties de l’Italiefurent conquises par les princes allemands, soit que Henri V contestât au pape ledroit d’investiture, soit que Henri VI fît valoir ses droits à la couronne des Deux-Si-ciles. Les conquêtes qui en résultèrent, surtout la dernière, qui donnait à l’empired’Allemagne la terre où Roger II avait fait fleurir la sériciculture et qui remettait entreses mains les hôtels du Tiraz, de Palerme et toutes les autres fabriques des villes du midide l’Italie, ainsi qne le port d’Amalfi, répandirent rapidement les procédés textiles del’Orient dans cette partie centrale de l’Europe. Nous n’en chercherons d’autre preuveque la quantité surprenante de spécimens que l’Allemagne possède encore aujourd’huide ces tissus de copie orientale fabriqués sur son sol et que l’on conserve précieusement,soit dans les trésors des églises, comme au dôme d’Aix-la-Chapelle, soit dans les établis-sements consacrés à l’industrie et aux arts, comme les musées de Munich, Vienne etsurtout Nuremberg, où on peut les distinguer des produits étrangers.
La France ne restait pas non plus stationnaire. Ses fabriques de Reims, de Poi-tiers, de Saumur, de Troyes, et surtout celles de Paris et d’Arras, se ressentirent dumouvement artistique et industriel imprimé par les expéditions lointaines. Les tapissiersd Arras, qui depuis longtemps fabriquaient des tapis de haute lisse, en laine ou en soie,sous les noms de draps d’Arest, œuvres d’Arras (Opus Atrebaticum), ne sont plus appelés,depuis les Croisades, çpd ouvriers sarrapnois. Il fallait répondre au préjugé vulgairequi attribuait à toutes les tapisseries, quelles qu’elles fussent, une origine orientale. Lesmaîtres sarrazinois de Paris forment déjà, sous Philippe-Auguste, une puissante corpo-ration qui jouissait de l’exemption du guet. Les œuvres des uns et des autres ont uneréputation telle quelles sont exigées la plupart du temps pour la rançon de nos prison-niers illustres. Le récit de la bataille de Nicopolis, que Froissart nous donne dans sesChroniques, démontre clairement que cet usage subsistait encore de son temps : « Le« roi Basaach préfère à toutes choses, pour la rançon du duc de Nevers et autres sei-« gneurs accourus au secours des Hongrois, les draps de haute lisse ouvrés à A rras. »Pendant que l’Italie et la France rivalisaient de zèle et que leurs fabriques s’inspi-raient des éléments nouveaux puisés aux sources orientales les plus fécondes, l’Espagne