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L’ORNEMENT DES TISSUS
poursuivait la route brillante que les Arabes lui avaient tracée. Le jour où ils s’étaientimplantés dans cette riche contrée, ils avaient fait de l’Andalousie, sous le rapport del’art de l’ornementation des tissus, la rivale de la Perse ; Alméria eut ainsi que Bagdadses hôtels du Tira% : c’est ainsi que l’on désignait dans les dépendances du palais deskalifes les maisons où se fabriquaient les tissus destinés à l’habillement de ces princes.Le nom de Tirar v dont le mot est encore aujourd’hui en langue espagnole synonymed’étoffe, s’appliquait aux tissus et aux robes confectionnés avec ces étoffes. On lesenrichissait de portraits. Ce n’est que plus tard que les princes musulmans firent substi-tuer à ces portraits leurs propres noms qu’accompagnaient des versets du Khoran ouquelques unes de ces formules de louanges et de bénédictions dont les Orientauxsont si prodigues. Grenade, Séville, en un mot toutes les villes du sud de l’Espagne,le surpassent à l'envi ; mais c’est à Alméria, la ville andalouse , que se manifestedans sa plus haute expression la puissance du génie arabe , dans les productionsduquel, disons-le en passant, on retrouve toujours l’élément asiatique qu’expliquentles nombreuses expéditions de ce peuple à travers l'Asie, Quoi qu’il en soit, lesbrocards les plus estimés, les damas les plus riches, les tiraz les plus magnifiques,se fabriquent dans la péninsule ibérique, sous l’égide des lois musulmanes. Et pourtantle Prophète avait tonné, lui aussi, contre les dérèglements du luxe : il ne tolère quepour le « sexe faible » l'usage de la soie; le lin, le coton et la lame sont les seulesmatières permises pour les vêtements des hommes. « Quiconque, dit Mahomet dans« le Khoran, s’est revêtu de soie dans cette vie, certainement ne s’en revêtira pas« dans la vie future. « Comment expliquer cette infraction aux lois de l’Islam dansles villes espagnoles soumises à la domination arabe ? Les casuistes musulmans, peuembarrassés quand il s’agit de résoudre les cas de conscience, ont su découvrir dansleur livre saint que le Prophète recommandait le commerce, l’agriculture et l’industrie« comme des occupations agréables â Dieu ». Il y avait évidemment contradictionentre les deux préceptes, et ils ont tiré de cette contradiction des arguments assezpuissants pour faire taire leurs scrupules religieux. Nous sommes arrivés d’ailleurs àune époque de tolérance relative. Le temps est passé où le kalife Omar, ce rigideobservateur de la loi musulmane, venu pour recevoir la capitulation de Jérusalem etayant aperçu des musulmans vêtus de soie, ordonna qu’on déchirât ces riches tissuset qu’on traînât dans la boue les coupables qui, en s’en vêlissant, avaient enfreintles ordres du Prophète.
Ce que nous venons de dire sur la France, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne,c’est-à-dire sur les quatre puissances occidentales qui tenaient au Moyen Age la plusgrande place dans le monde artistique et industriel, ne peut laisser aucun doute sur lafabrication toujours croissante des riches étoffes, dans ces divers pays, durant cettelongue période.
La fabrication parisienne sut se maintenir à la hauteur d’une renommée qu’elleavait laborieusement conquise. Rien n'atteste mieux ses incessants progrès que laLivre des Métiers d’Etienne Boileau, imprimé par les soins de l’Imprimerie Nationaleet qui fait partie de la collection des documents inédits de VHistoire de France. Cet
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Etienne Boileau occupa pendant dix ans la charge de prévôt de Paris, de 1258 à1268. Pendant ces dix années, il réunit sous le titre de Livre des Métiers tous les