DE TÉLÉMAQUE . Liv. IX. 4^7L’autre mal presqu'incurable, est le luxe. Com-me la plus grande autorité' empoisonne les Rois ,le luxe empoisonne toute une nation. On dit quele luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens desriches, comme si les pauvres ne pouvoient pasgagner leur vie plus utilement, en multipliantles fruits de la terre , sans amollir les riches pardes raffinemens de volupté’. Toute une nations'accoutume à regarder comme des nécessités dela vie des choses superflues : ce sont tous les joursde nouvelles nécessités qu'on invente , et on nepeut plus se passer des choses qu'on ne connois-soit pas trente ans auparavant. Ce luxe s'appellebon goût, perfection des arts , et politesse de lanation. Ce vice, qui en attire une infinité d’au-tres, est loué comme une vertu, (i) Il répand sacontagion depuis le Roi jusqu'aux derniers de lalie du peuple. Les proches parens du Roi veulentimiter sa magnificence ; les grands , celle des pa-rens du Roi ; les gens médiocres veulent égalerles grands : car qui est-ce qui se fait justice ? lespetits veulent passer pour médiocres. Tout lemonde fait plus qu’il ne peut ; les uns par fasteet pour se prévaloir de leurs richesses ; les autrespar mauvaise honte et pour cacher leur pauvreté.Ceux même qui sont assez sages pour condamnerton si grand désordre , ne le sont pas assez pouroser lever la tête les premiers, et pour donnerdes exemples contraires. Toute une nation seruine , toutes les conditions se confondent. Lapassion d’acquérir du bien , pour soutenir unevaine dépense , corrompt les âmes les plus pures.
i I 1 ) Le luxe répand sa contagion jusqu’aux derniers1 «la ’ie du peuple , etc. Vcilà l’état de la France dé-peint dans ce qui précède et dans ce qui suit. On a vum Can fi? a ^ ne déserre, pendant que Paris étoit dans la| joagmficence. Toute la nation s’est ruinée pour vou-°ir imiter les Grands amollis par l’exemple du Roi ;1 ce luxe général , joint aux énormes dépendes de laçuerte , a plongé tout le royaume dans la misère où** à présent.
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