45^ Les AventuresIl n'est plus question que d’être riche : la pau-vreté est une infamie. Soyez savant, habile , ver-tueux; instruisez les hommes, gagnez des batail-les , sauvez la patrie , sacrifiez tous vos intérêts,vous êtes méprisé, si vos taîens ne sont pas relevéspar le faste. Ceux même qui n’ont pas de bien,veulent paroitre en avoir ; ils dépensent commes'ils en avoient. On emprunte , ou trompe , on usede mille artifices indignes pour y parvenir; mais quiremédiera à ces maux ? Il faut changer le goût etles habitudes de toute une nation; il faut lui don-ner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre,si ce n'est un Roi Philosophe , qui sache, parl'exemple de sa propre modération , faire honte àtous ceux qui aiment une dépense fastueuse, etencourager les sages qui seront bien aises d'êtreautorisés dans une honnête frugalité ?
Télémaque , écoutant ce discours , étoit com-me un homme qui revient d’un profond sommeil.Il sentoit la vérité de ces paroles, et elles se gra-voicnt dans son cœur, comme un savant sculpteurimprime les traits qu’il veut sur le marbre , ensortequ’il lui donne de la tendresse, de la vie et dumouvement. Télémaque ne répondit rien , maisrepassant tout ce qu’il venoit â entendre , il par-courait des yeux les choses qu’on avoit changéesdans la ville. Ensuite il disoit à Mentor :
Vous avez fait d'Idoménéa le plus sage de tousles Rois : je ne le connois plus , ni lui ni son peu-ple. l'avoue même que ce que vous avez fait ici,est infiniment plus grand que les victoires quenous venons de remporter : le hasard et la forceont beaucoup de part au succès de la guerre, ufaut que nous partagions la gloire des combatsavec nos soldats ; mais tout votre ouvrage vientd’une seule tête : il a fallu que vous ayez tra-vaillé seul contre un Roi et contre tout son peu-ple , pour le corriger. Les succès de la g l)erresont toujours funestes et odieux : ici toutl’ouvrage d’une sagesse céleste; tout est don*/