49 ^ Les Aventures
A peine cet étranger eut prononcé tristementces paroles , qu’il se jeta dans un petit bois épais,sur le haut d’un rocher , d’où il regardoit atten-tivement la mer , fuyant les hommes qu’il voyoit,et paraissant affligé de ne pouvoir partir. Téle'-maque le regardoit fixement ; plus il le regardoit,plus il étoit ému et étonné. Cet inconnu, disoit-il à Mentor , m’a répondu comme un homme quiécoute à peine ce qu’on lui dit, et qui est pleind’amertume. (10) Je plains les malheureux de-puis que je le suis ; je sens que mon cœur s’in-téresse pour cet homme , sans- savoir pourquoi.Il m’a assez mal reçu. A peine à-t-il daigné m’e'-couter et me répondre. Je ne puis cesser néanmoins.de souhaiter la fin de ses maux.
Mentor , souriant, répondit : Voilà à quoi ser-vent les malheurs de la vie: ils rendent les. Prin-ces modérés et sensibles aux peines des autres..Quand ils n’ont jamais goûté que Iè doux poisondes prospérités , ils se croient dés Dieux ; (ai) ils.veulent que les montagnes s’applanissent pour lescontenter: ils comptent pour rien les hommes;ils veulent se jouer de la nature entière. Quandils entendent parler de souffrances , ils ne saventce que c’est : c’est un songe pour eux ; ils n’ontjamais vu la distance du bien et du mal. L’in-fortune seule peut leur donner de l’humanité , etchanger leur cœur de rocher en un cœur humain:alors ils sentent qu’ils sont hommes , et qu’ils.
(20) Je plains les malheureux depuis que je le suis.Autant que Louis XIV plaignoit peu les malheureux ,parce qu’il étoit trop accoutumé aux prospérités, autantle Duc de Bourgogne , son petit-ftls, étoit. compatissantet plein de sensibilité pour les misérables.
(21) Ils veulent que les montagnes s’applanissentpour les contenter , etc C’est ce que fit Louis XIV ”.il fit couper une montagne pour conduire les eaux aVersailles ; il ne trouva rien d’impossible pour con-tenter sa somptuosité , et se joua de la nature en-tière pour faire de Versailles un séjour, délicieux*