PREFACE.
iV
En effet quels avantages ne doivent pas couler naturellement de cette Connoissance ?Le Prince, qui en aura fait une étude judicieuse, non seulement sentira ses forces, maisil en connoîtra l’étenduë, soit pour le présent, soit pour l’avenir, non seulement il aurala satisfaction de commander & d’être obéï, mais il aura celle de rendre ses peuples hû-reux, & d’être le maître d’augmenter leur félicité proportionellement à leur mérite ;non seulement il sera la terreur de ses Voisins, s’il aime à se faire craindre, mais il feral’Arbitre universel de la Guerre & de la Paix, s’il cherche à être estimé ; jamais fousson Gouvernement l’abondance, digne présent du Ciel, douce récompense qu’il accordeaux travaux des hommes, ne fera regardée comme un principe de mistere ; jamaisausti la stérilité & les mauvaises années n’arriveront fans avoir été prévues & fans trou-ver un remede certain dans cette même Connoissance. Heureux accord de la sciencedu Prince & de sa gloire ; heureux liens qui attachent la prospérité des Rois & le bon-heur des peuples, par un même noeud, à la conpoiffimce exacte & précise des Forces deleurs Etats ! /
J’appelle ces liens heureux, parce que tout Prince, qui aime véritablement ses inté-rêts & fa gloire & qui voudra les établir solidement, songera qu’ils sont rélatifs au bon-heur de ses sujets, & que le tout dépend également d’une administration íage & réglée.En effet, de quels succès peut se flatter un Prince qui penseroit que sa seule volontéest la régie des événemens ? car je dois le supposer ; enyvré de son pouvoir & de sagrandeur jusqu’à se croire le Favori des Dieux & de la Fortune ; un Prince à qui l’onauroít parfaitement obéï ; à qui l’on auroit tout sacrifié, vie, biens, commodité? ; cePrince pourroit-il se flatter, si les événemens lui devenoient contraires, de trouverquelque ressource dans ses malheurs, s’il n’avoit jamais compté ces mêmes ressources, ous’il ne les connoit pas ? II les attendra peut-être de l’effetde fa volonté ou d’un secoursinvisible dont il cherchera l’elperance dans quelque pratique de piété ; mais alors il neraisonnera plus. Que s’il raisonne encore, il doit penser que les plus vastes Etats fontbornez dans leurs forces, comme dans leur étendue, & que quand les forces font épui-sées, la même volonté, quia pu les détruire, ne les sauroit rétablir, de même, que sice Prince avoit connu cette rélation nécestàire & fondée sur la nature, entre sa gloire,sa prospérité & les forces de son Etat, il en auroit pris une juste connoissance, & ne seseroit pas reposé sur le hazard.
Les Etats font de grandes Familles, la même œconomie qui soutient les nôtres, faitprospérer celles-là ; mais est-il quelque idée de vertu œconomique fans connoissance desrevenus & de la dépense ? Le désir du Pouvoir arbitraire,, que je nomme l’écueil de lavertu & de la fortune des Rois, leur fait souvent imagiffer qu’ils font les maîtres de tousles biens de leurs, sujets ; mais outre l’injustice naturelle de cette idée, qui offense lesbons cœurs, n’est-il pas évident que si le Prince consume les mêmes biens arbitraire-ment, il n’en restera ni pour lui, ni pour les propriétaires.
Disons donc que le seul moyen d’établir un juste Gouvernement, de faire prospérerles Rois & les peuples, est la Connoissance du détail dés Empirés, qu’un Prince n’est p asmoins obligé de prendre, qu’un Pere de famille F est dé connoître son bien & sesCharges.
Mais pourquoi m’efforcer de prouver une proposition si sensible & fi conforme auxnotions raisonnables ? Plaignons-nous plutôt de ceux qui ont dérobé cette Connoissanceau Prince qui la vouloit acquérir ; de ceux qui par crainte ou par complaisance lui ontpeint d âpres le mensonge ; qui ont déguisé les fautes & les erreurs du Gouvernement
pasië :