Mémoires Historiques. gj*
Nous avons vû pareillement qu’à l’égard des Provinces, il faloit distinguer celles Où Ancienn.la Nation établit ses premieres demeures, de celles où les Francs de Ciovis s’étendirentpar ampliation, telles que l’Ifle de France, de Païs de Caux, la Champagne & le Gâti-nois jusqu’à la Loire, parce que dans les premieres ils avoient consommé tout le ter-rain habitable, & que dans les secondes ils en avoient laissé partie aux habitans natu-rels ; mais qu’a l’égard de la Neustrie & de l’Aquitaine, comme les peuples s’étoientvolontairement assujétis & qu’il ne restoit qu’un petit nombre de François à pourvoir,on y en plaça fort peu ; au lieu de quoi on y forma une infinité de Benefices, c’est àdire, qu’on les partagea en Magistratures, auxquelles on attribua, outre la jurisdiction,certaines terres proportionément à la dignité & à la dépense nécessaire de ceux qui enétoient revêtus. On revint de-là fur la France Ancienne & l’on y fit les mêmes éta-blissemens : de forte qu’un grand nombre de Francs se trouvèrent tout à coup élevezaux dignitez de Comte & de Duc dans les Provinces ; fans compter les dignitez des Ar-mées, ni celles des Palais des Rois, qui n’étoient pas les moins recherchées. Ainsi, ilne faut pas s’étonner si les conditions devinrent différentes parmi les François, malgréP égalité de leur Origine. Car cette distinction des conditions naît si naturellement dela disposition des affaires de ce tems-là, que l’on ne peut pas être surpris de la trouverétablie l’an 20. de Childebert, c’est à dire, l’an 531, où l’on en peut rapporter l’époque,puis que c’est alors qu’elle a paru la premiere fois dans un acte public, dressé du comíentement de tous ceux qui y avoient intérêt.
11 reste à connoître les différons degrez de ces conditions superieures. Car l’onconnoit assez que ceux qui demeuroient dans l’état ordinaire, n’admirent entr’eux d’au-tre distinction que celle de l’âge, auquel il paroit que de tout tems les François ontbeaucoup déféré. On sçait communément que dans les premiers tems, les Francs n’a-voient d’autres Magistrats que les Rois & leurs Thungins, Centeniers ou Senieurs, puisque comme on l’a déja dit, ces termes différons n’éxpriment qu’une même dignité. LesRois furent abolis & firent place à un Chef unique, successif dans l’une de ses qualitez,électif dans la principale ; mais les Thungins gardèrent leur rang & leur jurisdiction,étant Juges, Magistrats néceíïàires-, à cause qu’ils étoient chargez de tout le détail ; d’au-tre part, comme ils étoient independans les uns des autres, ils auroient désuni plûtôcla société qu’ils ne l’auroient serrée, fi les choses fussent demeurées en cet état : c’estpourquoi il fut nécessaire d’établir dans ces Terres Françoises les mêmes dignitez oumagistratures dont on avoir déja rempli l’Aquitaine ; & en effet on partagea tout lePais en Provinces, dont on donna le gouvernement à des Ducs, qui avoient fous euxdes Comtes, des Vicaires & des Thungins ; ce qui forma quatre degrez de Dignitédepuis le Roi jufqu’au dernier Magistrat : non que ce que j’appelle ici degré de Magi-strature, ou de Dignité, eut rien de commun avec ce qu’on appelle la Justice de res-sort, qui donne lieu parmi nous à fe pourvoir contre le premier jugement, & à en ap-peller au Juge supérieur, puis qu’au contraire chaque Tribunal de justice étoit alorssouverain dans fa compétence que j’éxplíquerai ci-après ; mais parce que par rapportà la guerre les Officiers étoient subordonnez les uns aux autres : de forte qu’au com-mandement du Roi les Ducs & les Comtes saisissent assembler & marcher où il etoitbesoin tous les Inférieurs, Vicaires, Thungins & soldats avec lesquels on pouvoit for-mer les plus grandes Armées en fort peu de tems.
Nous voyons par ce que je viens d’éxpliquer, que les Francs emprunterent du La-tin les noms des Dignitez qu’ils établirent : mais ils n’en reglerent pas les fonctionsà la maniéré des Romains. Ceux-ci avoient en divers tems fait différentes divisions dela Gaule ; ils y avoient d’abord établi des garnisons pour contenir chaque Province,lesquelles furent presque toutes déplacées dans la fuite & approchées de la frontièredu Rhin, à cause du continuel danger de quelque irruption des Barbares de cecoté-là, de forte que l’interieur de la Gaule demeura presque entièrement dégarni de
troupes,