Band 
Tome quatrième.
Seite
461
JPEG-Download
 

B A R

à celîe dôs génies supérieurs ; les uns sui-vent volontairement ra lumière que l’o-rateur leur préiente ; les autres font en-levés par un charme secret ; dont ilséprouvent la force sans en connoître lacause ; tous les esprits convaincus, tousles cœurs persuadés paient également àl’orateur ce tribut d’amour & d’admira-tion, qui n’est dû qu’à celui que Ia con-noiíïànce de l’homme a élevé au plus hautdegré d’éloquence. »

Voilà les excuses dont s’autorise l’éio-quence artificieuse & passionnée.

Malheur au peuple chez lequel cetteéloquence a de fréquentes occasions dese signaler : cela prouve qu’il est gou-verné , non par les loix, mais par leshommes ; cela prouve que les aftectionspersonnelles, plus que la raison publique,décident des résolutions & des jugementsdu tribunal qui gouverne ou qui juge ;cela prouve que la multitude elle-mêmea besoin d’être poussée par le vent despassions ; & par-tout où ce vent domine,les naufrages seront fréquents pour l’in-nocencs & pour l’équité.

Mais enfin , lorsque la constitution d’unétat ou sa condition est telle , que lej'Uge a droit de prononcer d’après sonaffection personnelle , que l’éloquence ale malheur de s’adresser à une volontéarbitraire , ou que par la nature de l’ob-jet, le juge est réellement libre ; l'élo-quence alors ne demandant à l’hommeque ce qui dépend de son choix , elle adroit de mettre en usage tout ce qui peutrintéresser : Socrate, cité devant I’aréo-page , s’interdit tous les artifices de l’é-loquence pathétique ; l’aréopage n’étoitque juge; c’eût été vouloir le corrompreque de lui parler le langage des passions.Mais Détnosthenes , pour entraîner lavolonté d’un peuple libre , pouvoit em-ployer le reproche, la menace, la plainte,intéresser P orgueil , jeter la honte &l’épouvante dans Pâme des Athéniens.De même Cicéron, soit qu’il parlât aupeuple ou au sénat, ou à César lui-même,pouvoit exciter à son gré la colere & Pin-,dignation , la compassion & la clémence;ainfi la tyrannie & la liberté ouvrentégalement un champ libre à l’éloquence

BAR 461

pathétique. De même enfin nos orateurschrétiens ayant à persuader non seule-ment la vérité, mais aussi la bonté auxhommes, peuvent, pour attendrir , pourélever les âmes, employer les grands mou-vements d’une éloquence pathétique &sublime.

u 11 arrive souvent, dit Plutarque ,que ses passions secondent la raison &,servent à roidir les vertus , comme Piremodérée sert la vaillance, la haine desméchants sert la justice , Pindignation àl’encontrc de ceux qui sont indignementheureux; car leur cœur élevé de folle ar-rogance & insolence à cause de leur prof-périté, a besoin d’être réprimé ; & il n’ya personne qui voulût, encore qu’il lepût faire, séparer Pindulgence de la vraieamitié, ou Phumanité de la miséricorde ;ni participer aux joies & aux douceursde la vraie bienveillance & dilection. »Ainsi, selon Plutarque, Péloquence, qu’ilfait consister à provoquer la passion oùelle est, à la mêler cù elle n’est pas, àmettre la sensibilité en jeu à la place dePentendement, & la volonté à la placede la raison & du jugement, pour trouverdans Pécole d’un philosophe ou dans lesassemblées d’un peuple libre à s’exercerutilement. »

Mais au barreau il n’en est pas ainfi.Le juge ne porte point à Paudience uneame libre. II n’y est que Porgane des j'oix ;& les loix ne connoissent ni l’amour nila haine , ni la crainte , ni la pitié. Si lejuge a reçu de la nature un cœur sen-sible , un naturel passionné , c’eft unennemi de l’équité qui le suit à Pau-dience, & qu’il seroit à souhaiter qu’ilpût laisíer à la porte du sanctuaire desloix.

Dans Paréopage , nous dit Aristote ,on défendoit aux orateurs de rien direde pathétique, & qui pût émouvoir lesjuges ; un orateur qui eût parlé à l’ame ,intéressé les passions, en eût été chastecomme un vil corrupteur. Cependantl’exempie de Phriné fait bien voir qu’onn’étoit pas toujours aussi sévere ; & So-crate, dans son apologie, n’eût pas eubesoin de dire à les juges qu’il n’cm-pioyeroit aucun moyen de les toucher,