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Tome quatorzième.
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FEU

Lorsqu’un bataillon marche pour en atta-quer un autre , doit-il essuyer le feu du ba-taillon ennemi, & le joindre , ou , pourmieux dire , chercher à le joindre sans tirer?Cette question n’est pas un problème à ré-soudre dans la milice françoise.

L’uíage constant des troupes de France estd’essuyer le feu de l’ennemi, & de tomberensuite dessus fans tirer. Les événemens heu-reux qui suivent presque toujours cette pra-tique , comme on vient de le voir précé-demment , semblent en démontrer la bonté.Cependant les autres peuples de l’Europe nel’ont point encore adoptée : c’est apparem-ment que leurs troupes ne vont point à sa-bordage avec la même impétuosité Sc lamême ardeur que le François ; car si toutétoit égal de part Sc d’autre , il est certainqu’il y auroit un désavantage considérableà essuyer les décharges de l’ennemi en Rap-prochant pour le combattre, fans faire usagede son feu.

En effet, supposons deux troupes d’infan-terie, ou deux bataillons, composés chacunde soldats également braves Sc disciplinés,Sc que I'un arrive fièrement fur l’autre fanstirer , tandis que celui-ci luisait successive-ment estuyer , dès qu’il est à portée, le feude ses différons rangs, Sc cela avec fermeté,fans se troubler Sc en ajustant bien ; peut-ondouter que le bataillon assaillant qui a souf-fert plusieurs décharges, ne soit dans un plusgrand désordre , & un plus grand état defoiblesse que l’autre ? Comme on suppose queles soldats de ce dernier bataillon ne béton-nent point, qu’ils savent les pertes que leurfeu a dû faire souffrir à l’ennemi, & la supé-riorité qu’il a dû par conséquent leur don-ner ; il paroît évident que dans ces circons-tances le bataillon qui a tiré , doit l’empor-ter fur celui qui a été plus ménagé de sonfeu : s’il en arrive autrement, c’est que lessoldats ne font point assez exercés, qu onne leur fait pas sentir , comme on le devroit,le dommage que des décharges faites avecattention Sc justesse doivent causer à l’enne-mi. Dans cet état il n'est pas étonnant quela frayeur s’empare de leur esprit, & qu’elleles porte à faire volte-face, comme on vientde le dire ci-devant. C’est pourquoi les suc-cès de la méthode d’aborder l’ennemi fanstirer , ne prouvent point que cette méthode

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soit la meilleure; mais seulement que lestroupes contre lesquelles elle a réussi avoientpeu de fermeté , qu’elles mettoient unique-ment leur confiance dans leur f u , Sc qu’ellesn etoient point suffisamment exercées.

Il fuit de-là que si l’on attaquoic des trou-pes également fermes Sc aguerries, il seroittrès-important de se servir de son feu enallant à sabordage. C’est le sentiment de M.le marquis de Santa-Crux.

Si dès que vous êtes à portée de tirer futles ennemis, vous ne le faites pas, dit cesavant auteur, “ vous vous privez de l’a-vantage d’en tuer plusieurs Sc d’en intimidaplusieurs autres par le sifflement des ballesSc par le spectacle de leurs camarades mortsou blessés : vous ne profitez pas de l'effet,continue-t-il, que cette frayeur Sc ce fpec-cle auroient fait fur les ennemis, & princi-palement fur leurs hommes de recrue Sc leursnouveaux soldats qui font plus troublés parle danger, & ayant leurs mains Sc leurs ar-mes auffi tremblantes que leur pouls estagité , tireront auffi-tôt vers le ciel que versla terre ; au lieu que n’étant point encoreeffrayés par aucune perte, ils coucheront enjoue avec moins de trouble, Sc vous abor-deront ensuite avec l’arme blanche , lorsquepar leur feu votre armée sera déja beaucoupdiminuée & intimidée ».

M. de Santa-Crux confirme ce raisonne-ment par un exemple qu’il rapporte de 1 at-taque des lignes de Turin, au dernier siègede cette ville en 1706.

Lorsque les Impériaux voulurent forcerces lignes, ils furent d’abord repousses parles décharges qu’on leur fit essuyer : “ maislorsque peu après Victor Amédée roi deSardaigne , le prince Eugene de Savoie, &le prince d’Anhalt, eurent par leurs parolesSc par leurs exemples rallié ces mêmes trou-pes , on donna ordre aux troupes françoiíes( qui défendoicnt les lignes) de réserver leurfeu , Sc de ne tirer qu’à brûle-pourpoint.Dans cette seconde attaque, les Allemandsn’ayant eu que ce seul feu à essuyer , abor-dèrent avec toutes leurs forces, Sc fans avoirle temps de réfléchir fur le danger , ils fran-chirent en un instant le retranchement ».

Cet exemple, quoique d’une eípece unpeu différente de celle de deux troupes d’in-famerie qui se chargent en plaine ou en ter-Dd 1