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plus souvent, à rien de bon. La camelote, cette pieuvre, nous apris et nous gouverne ; peau sans chair, écorce sans bois, peluresans fruit! La camelote est en tout et partout, et s’en vante.Elle nous nourrit, nous habille, et nous orne et nous loge. On entire nos plaisirs et notre enseignement, notre littérature et notrepolitique journalières, nos arts industriels et les autres. J’ai vu,il n’y a pas longtemps, une fabrique de meubles en boulle oùl’écaille est fausse, la corne fausse, la nacre fausse, et l’ivoirecontrefait par le bois de houx. Le cuivre seul est vrai, parce quela science appliquée à l’industrie n’a pas encore trouvé son imi-tation; mais elle y viendra, gardez-vous d’en douter.

De même pour le bois. Quand Boulle l’employait dans son tra-vail, c’était du bois d’ébène : on a renoncé savamment à l’ébènepour pratiquer le poirier noirci, sous prétexte que l’ébène est unbois gras, mal portant, capricieux, difficile à manier, qui se fend,se gerce, prend mal la colle et repousse le vernis ; de sorte qu’au-jourd’hui, un fabricant de meubles s’appelle ébéniste à conditionde ne voir presque jamais d’ébène. Le grand bahutier deLouis XIV ne trouvait pas tant de dégoûts au magnifique bois simaltraité par notre main-d’œuvre maligne et discoureuse. Il nes’inquiétait guère, à la vérité, comment le vernis y tiendrait,puisqu’il ne vernissait pas ses meubles. J’en sais un qui s’en vade son art, à l’heure qu’il est, et se fiait à l’ébène tout autant queBoulle ; c est Chaix, auteur de la pinacothèque elliptique qu’onadmirait dans le vestibule del Exposition. Un architecte, celui-ci,un poète et un pretre du meuble, quittant l'état en nous laissantce chef-d’œuvre, parce qu’il croit l’état perdu. Pourquoi, maîtres,avoir de ces fatigues et de ces frayeurs, au lieu de prendre leschoses comme elles sont et selon le temps où elles se font? Unautre soleil luira quelqu’un de ces matins !

Voici comment on fait le meuble de boulle. Le dessinateurtrace un dessin, jeu quelconque d’arabesques ou autres choses fan-tastiques, sorti de sa tête ou trouvé dans un recueil. L’ébéniste,là-dessus, prend une feuille de cuivre laminé et une feuille debois, ou de corne, ou d’écaille. L’écaille, matière la plus riche etla plus chère, est de deux espèces. Il y a l’écaille franche desAntilles , souvent mauvaise et galeuse, mais favorable au travailcommun, quoique ne se soudant pas, parce qu’elle est mince,égale, et qu’un peu de vermillon carminé lui donne un rougefaux et transparent qui n’est pas désagréable. Il y a aussi l’écaillede l’Inde, dont le Japon , l’an passé, nous montrait un bassin de20,000 francs, belle et rare, celle-là, épaisse, opaque, iné-gale, réclamant l’apprêteur et le soudeur ; elle ne sert qu’auxtravaux relativement précieux, et reçoit volontiers une prépa-ration en noir qui la rend magnifiquement austère.

Les deux feuilles ci-dessus sont superposées et solidementfixées. L’une d’elles reçoit le trait du dessin imaginé par l’artiste,qui parfois exécute ce trait lui-même et sur place. Puis arrive ledécoupeur, avec sa scie capillaire, qui suit le trait au traversdes deux épaisseurs. Chacune donnant la même figure, ce qui estcuivre entrera dans l’autre matière, et réciproquement; c’esttrês-ingénieux et très-facile. Comme, aujourd’hui, nous ne tenonspas essentiellement à la variété des dessins, folle et coûteusefierté des anciens, qui ne se répétaient pas plus dans un meubleque dans une église, nous lions l’un sur l’autre jusqu’à six ouhuit doubles, et nous les découpons tous ensemble. Une grandeéconomie, comme bien vous pensez.

Ceci obtenu,on assemble les découpures et on les plaque selonl’ordonnance, sur la bonne ou mauvaise caisse en bois honnête ou

malhonnête qui sert de charpente à l’objet. On encadre les dessuset les panneaux avec du cuivre; on enrichit les coins, les mon-tants, les pieds, les poignées, les serrures avec du bronze. Ce quis’entend par ce mot sonore de bronze, j’aurai l’honneur de vousle dire plus tard. Il y a tels ornements en métal que des mar-chands vendent trente sous la livre tout faits, avec les trous pourpasser les clous. Il y en a aussi qui sont superbes, comme ceuxque j’ai vus chez Frédéric Roux et chez Grohé, les deux ébénistesde Paris qui possèdent la plus belle collection de modèles. Maisprenez seulement ce grossier kilogramme de cuivraille jaune etinforme qui coûte 3 francs et donnez 30 francs à un cise-leur, vous voilà quasi avec de la marchandise du premier ordre.Or pourquoi , disent la plupart, donner trente francs à un cise-leur? Est-ce que le public s’y connaît ? Cela reluit, cela suffit.

Le malheur, c’est qu’à force d’avoir été d’une part abusé, del’autre corné et seriné, le public commence à s’y connaître.

Un beau meuble de chambre à coucher en nouveau boulle, lit,commode, secrétaire, entre-deux, etc., doit coûter de 15 à20,000 fr., mais la même quantité en camelote vous sera livréetrès-aisément pour 1,800 fr. Une commode honnête, à ciselurespassables même, vaut de 12 à 1,500 fr. : en placage d 'écaille degélatine — une invention qui a fait son homme fameux et mil-lionnaire — vous l’aurez pour 100 fr. J’ai vu chez ce pauvre cherWassmus, fournisseur sacrifié de la Couronne, une armoiredont il demandait 10,000 fr.; ce n’était que son temps payé et samarchandise, non pas son art, bien s’en fallait. Le cadre incom-parable qu’il a exposé l’année dernière lui' coûtait plus de6,000 fr., le prix d’un lit estimable que me montrait un jourFrédéric Roux. C’est du mobilier qui ne convient pas à tout lemonde. Il y faut du goût ou de l’orgueil. Un célèbre tailleur apayé un lit 4,000 fr. à Cornu jeune; mais une ancienne coquo-tière, sa rivale, encore belle et assez richement retirée, me faisaitvoir un jour le sien, dont elle est fière ; il peut bien valoir 100écus. Il est en faux et elle le croit en vrai; je n’ai pas voulu ladétromper, c’est peut-être sa dernière illusion! Je lui ai fait seu-lement observer que les appliques en métal avaient encore leursbavures, et étaient clouées sur le bois sans qu’on se fût mêmedonné la peine de fraiser la tête des clous, ce qui pouvait avoirde l’inconvénient pour les volants et les dentelles de ses visi-teuses. Elle a mal pris l’observation.

Le faux boulle est fabriqué, en général, par les ouvriers enchambre, des choutiers, comme on dit, qui travaillent pour lescommissionnaires et les marchands de curiosités. Ceux-là ne des-sinent, ne découpent ni n’assemblent leurs motifs; ils trouventdes incrustations toutes préparées chez les faiseurs spéciaux.La chose qu’on leur vend ressemble assez au procédé employépour rentoiler un tableau. L’arabesque ou le sujet étant exécutéet placé dans une feuille de bois teint ou de fausse écaille diteécaille-Pinson, on colle proprement le tout sur du papier fort :l’ébéniste reçoit la feuille ainsi doublée et la plaque à l’envers;bien collée, sur son meuble : après quoi il enlève le papier, etvoilà une œuvre faite. Il livre au marchand un entre-deux à deuxportes d’un mètre de large sur cent vingt centimètres de haut,pour 200 fr., et même moins. L’objet est étalé, l’amateur idiotpasse, s’arrête, croit à du vrai et à du vieux, d’autant plus vraiet plus vieux que les cuivres sont plus horribles, — car c’est làun des articles de notre ignorance en fait de meubles; —il entre,et le regrattier lui prend son argent selon sa trompette (lisezfigure.)