XLVI
COMPLÉMENT DE IA PRÉFACE.
Quand ie quatorzième siècle finit, les seigneuries provin-ciales ont beaucoup perdu de leur caractère féodal ; la monar-chie a pris la prépondérance; Paris est devenu une capitale,et simultanément il s’est fait une langue une, employée partous ceux qui écrivent, à quelque localité qu’ils appar-tiennent. C’est à ce moment que les dialectes cessentd’exister en France ; les patois en prennent la place.
Ainsi l’on définira le patois un dialecte qui, n’ayant plusde culture littéraire, sert seulement aux usages de la viecommune. Cette définition, fondée, comme on voit, surl’histoire, empêche aussitôt de croire que les patois soientune corruption de la langue correcte : idée fort répanduemais très-fausse; la généalogie des patois le montre.
Non-seulement les dialectes ne sont pas nés d’un démem-brement d’une langue française préexistante, mais, à vrai dire,ils sont antérieurs à la langue française , ou, si l’on veut, elleest un de ces dialectes ayant gagné, par des circonstancesextrinsèques et politiques, la primauté. Dans leur temps, lemot de langue française s’appliquait à l’ensemble des dialec-tes de la France du Nord : nom très-juste, puisque ces dialec-tes avaient plus de ressemblance entre eux qu’ils n’en avaientavec aucune des autres langues romanes, provençal, espagnol ou italien . Quiconque a une teinture d’histoire sait pourquoice fut le dialecte de Paris et de l’Ile-de-France qui prévalut;mais ce qu’on ne sait pas aussi généralement, c’est qu’au furet à mesure qu’il devenait la langue du pays, il recevait un con-sidérable mélange de formes normandes, picardes et autres.
Les Italiens nomment textes de langue les textes qui pro-viennent d’autorités classiques ou du moins d’autorités va-lables. On peut introduire chez nous cette expression, etdire que, comme textes de langue, les dialectes jouissentd’un plein droit et ont entre eux une parfaite égalité. Il estimpossible de nier qu’ils aient transmis cette prérogative auxpatois. Sans doute les patois, quand ils ont reçu dans leursein un mot littéraire , nouveau, scientifique, l’ont estropié;mais le fond qu’ils tiennent des dialectes est excellent etaussi français que ce qui est dans la langue littéraire : onpeut donc en user en sécurité, car ils sont une part réelleet saine de notre idiome. Eux seuls en conservent les carac-tères locaux qui, à l’origine, furent empreints dans les dia-lectes. Il est bon de savoir que, dans un grand pays, ce n’estpas la langue une et commune qui forme les dialectes; cesont les dialectes qui forment la langue une et commune.
Considérée dans son ensemble, l’étude de la langue com-prend l’état présent, et, dans l’état passé, l’état provincial oudialectique : c’est-à-dire ce qu’elle est aujourd’hui en sa fonc-tion littéraire, politique et administrative; ce qu’elle fut en sesphases diverses ; ce qu’elle fut en sa formation simultanée surtous les points du territoire dont chacun lui imprima unemarque spéciale. Cette marque spéciale, représentée jadispar les dialectes, est représentée aujourd’hui par les patois.
V. DES LANGUES ROMANES, AU NOMBRE DESQUELLESEST LA LANGUE FRANÇAISE.
Les langues romanes occidentales sont au nombre dequatre, en laissant de côté la langue romane orientale, levalaque, qui, s’étant formé dans de tout autres conditions, peut
être ici négligé. Ce sont l’italien, l’espagnol , le provençal etle français. Dans l’espagnol sont compris le portugais et lecatalan, qui appartiennent au même domaine. Quant auprovençal ou langue d’oc, c’est déjà, et même depuis long-temps, un idiome mort ; les circonstances politiques le tuèrent,et le très-grand éclat qu’il eut dans le haut moyen âge ne J'âpas sauvé.
Le français n’est qu’un membre particulier de la grandeformation romane. Si l’on n’avait que des textes d’histoire etnon les langues elles-mêmes, on pourrait douter que le latiqfût devenu le parler usuel, vulgaire, de la population, non-^seulement dans l’Italie, mais dans l’Espagne et dans la Gaule .
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Sans doute on voit de bonne heure que, soit d’origine ibé-rienne, soit d’origine gauloise, tous les esprits qui se sen-taient quelque aptitude littéraire, abandonnant sans retour^leur langue maternelle, n’écrivaient qu’en latin. Pline dit queceux des Latins qui s’adonnaient à la médecine délaissaientimmanquablement leur idiome et composaient en grec, trans-fuge ad Græcos; de même les Gaulois et les Ibères lettréspassaient tous en transfuges à la latinité. On voit aussi quel’administration se faisait en langue latine. Mais, malgré cetteattraction toute naturelle et le puissant réseau administratifil aurait pu se faire que le gros des nations iberienne et gau-loise, c’est-à-dire la population des villes et des campagnes,gardât opiniâtrément son parler; et ce parler aurait reparuquand, les barbares ayant supplanté les Romains, le latinn’eut plus rien qui le soutînt. C’est ce qui advint dans l’Ar-morique et la Biscaye , où le celtique et le basque, qui étaientindigènes et préexistants, se sont remontrés quand la pressionromaine eut été écartée. Maïs les langues romanes coupentcourt à toutes ces suppositions ; elles prouvent par leur'*caractère, qui est latin, et qui l’est autant en Gaule et enEspagne qu’en Italie , qu’au cinquième-siècle, quand les^barbares s’établirent définitivement sur les terres, ce qui res-tait des langues indigènes n’était plus que peu de chose et neput tenir devant ce dernier et terrible choc. La latinité devintle refuge universel des populations vaincues; et, quand l’assi-milation fut complétée entre les envahisseurs et les envahis,c’est-à-dire à peu près vers le temps de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, il se tiouva que, si la Gaule etl’Ibérie avaient disparu dans la latinité, la Germanie trans- ‘plantée n’y avait pas moins disparu. Seul le latin avait pré-sidé à la production de langue qui s’était faite.
Voici comment, d’après l’état des recherches étymologi-ques, on classera la part qui revient dans la formation deslangues romanes à chacune des populations qui composaientl’Occident latin. La part la plus petite est à Libérien , dont .le basque est, comme on sait, le représentant moderne;c’est par le basque qu’on a indiqué quelques origines quiparaissent être ibériennes. Une part plus grande, mais encorepeu notable, est au celtique, dont les représentants mo-dernes sont le bas-breton en Armorique, le gallois ou kimrydans le pays de Galles en Angleterre, le gaélique dans leshautes terres d’Ecosse et dans l’Irlande ; c’est avec les lan-gues néo-celtiques et quelques rares documents transmis parl’antiquité qu’on détermine un certain nombre d’étymolo-^ tgies qui viennent de ce fonds. L’apport germanique dépasséde beaucoup les deux autres ; les différents dialectes germa-