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Tome quatrième. M - P.
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leur font pitié , ôc ils n’en parlent qu’avec mépris.

II y a parmi eux trois états, la noblesse > le peuple &les gens d’une condition médiocre. La noblesse tient lepeuple dans un abbaissement incroyable, & fa fierté va siloin , que c’est non seulement une infamie à un noble,mais un crime, de saluer à une fille du peuple. Avantqu’ils fussent Chrétiens, tous les parcns de celui qui avoirfait, ou par intérêt, ou par amour, une si lâche démar-che , s’étant assemblés, en lavoient la honte d’un communconsentement dans le sang du criminel. C’est aussi unechose punissable dans le peuple que d’approcher de la mai-son ou de la personne d’un noble. On appelle Chamerisen ce pays les plus considérables de la nation. Si l’un d’euxsouhaite quelque chose d’un paysan, il faut qu’il le de-mande sans s’en approcher, & il croiroit fa maison dés-honorée > si quelqu’un du peuple y avoir bu ou mangé.

Quoique ces insulaires soient barbares & grossiers , lesChamorris ne laissent pas d’avoir quelque politesse.Quand ils se rencontrent , ou qu’ils passent les uns de-vant les autres, ils se saluent en disant : Ati Arinmo , cequi veut dire , Permettez,-moi de vous baiser les pieds. Siun noble passe devant leur maison , ils l’invitent à man-ger , & lui présentent d’une d’herbe qu’ils ont toujours àla bouche, & qui leur tient lieu de tabac. Quand ils veu-lent faire honneur à quelqu’un, ils passent la main furleur estomac. Ils regardent comme une grande incivilitéde cracher en la présence d’une personne qu’on doit res-pecter. Aussi crachent-ils fort rarement, & jamais pro-che de la maison d’un autre, ni même le matin. La no-blesse la plus estimée de toutes ces isles, est celle de laville d’AGADNA , capitale de Tisse de Guahan. Commela situation de ce lieu est avantageuse , & que les eaux ysont excellentes, les familles les plus considérables s’y fontvenues établir , Sc Ton y en compte plus de cinquantepour lesquelles on a de grands égards. Les nobles ont desfiefs qui sont héréditaires ; les enfans ne succèdent pointaux pères, mais les freres & les neveux du défunt, dontils prennent le nom, oh celui du chef de la famille. Cettecoutume qui paroit bizarre, est si bien établie parmi cespeuples, qu’elle ne cause aucun démêlé. Les principaux dela noblesse président dans les assemblées ; mais quoiqu onles respecte & qu’on les écoute, chacun peut prendretel parti qu’il veut, sans déférer à leurs senrimens ; parce-qu’on n’est là soumis à aucun chef, ni assujetti à aucunesloix.

La pêche, à quoi ils s’exercent dès l’enfance , est leuroccupation la plus ordinaire. Ils font si souvent dans l’eau,qu’ils nagent comme des poissons. Les canots dont ils seservent, tant pour pêcher que pour aller d’une isle à l’au-tre, sont d’une légèreté surprenante. Ils les calfatent avecuneespece de bitume & de chaux qu’ils détrempent dansl’huile de coco. Ils trouvent ce bitume dans Tisse de Gua-han , & l’appliquent avec une grande adresse. C’est injus-tement qu’on a nommé ces isles^ Iflas de los Ladrones ,parce que loin d’être voleurs, ils font entr’eux de si bon-ne foi, qu’ils laissent leurs maisons ouvertes fans que per-sonne vole son voisin ; ils sont naturellement libéraux Scbienfaisants; les Espagnols Téprouverent en 1638. dansle naufrage du vaisseau nommé la Conception. Ce peu-ple prêta toute forte de secours à ceux qui eurent le bon-heur de se sauver. Le commerce qu’ils ont avec eux Scavec d’autres Européens, les a tirés de Terreur où ilsavoient vécu jusques-là, qu’ils étoient la feule nationqu’il y eut dansTunivers ; mais comme les fables leur plai-sent beaucoup , leurs poètes leur ont fait-là-dessus desfictions qu’ils regardent comme autant de vérités , parce-qu’elles flattent leur orgueil.

Ils prétendent que toutes les nations tirent lenr origined’une terre de Tisse de Guahan, que le premier hommeen fut formé , qu’il lut changé en pierre , & que de cettepierre sortirent tous les autres hommes qui allèrent seta-blir en divers pays , les uns en Espagne, les autres enHollande , & d’autres ailleurs ; Sc q ue ces hommes setrouvant éloignés de leur pays, oublièrent leur langue enpeu de rems, Sc la maniéré de vivre de leurs compatriotes;ce qui leur fait croire que si les autres peuples de la terrearticule nt quelques mots, ils le font comme les fous, fans«'entendre l es uns les autres, & fans savoir ce qu’ils disent,puisqu’ils n entendent pas la langue qu’ils se parlent en-tr’eux , Sc qu’ils s’imaginent être la feule qui soit en usage

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dans le monde. Ils ne laissent pas de croire que le mon-de a commencé. Ce qu’ils disent sur cela est rempli defables qu’ils chantent dans leurs assemblées, selon queleurs poètes les ont composées en vers.

Avant qu’on leur fût venu prêcher Tévangile , ils n’a-voient aucune idée de religion : ils étoient fans temples ,fans autels, fans prêtres Sc fans sacrifices ; il y avoir seu-lement parmi eux quelques fourbes qu’ils appelloient Ma-canas , & qui se mêloient de faire des Prophéties. Ilsleur faisoient accroire que par Tinvocation des Anitïs ,c’est-à dire de leurs morts , dont ils gardoient les crânesdans leurs maisons, ils lavoient commander aux élémens,rendre la santé aux malades, changer les saisons, Sc leurdonner une pêche heureuse & une récolte abondante.

Ces insulaires n’adorent aucune divinité , & ne lais-sent pas pourtant d’avoir beaucoup de superstitions surce qui regarde les morts.

Quand quelqu’un d’eux est prêt à expirer , on metune petite corbeille auprès de fa tête pour recueillir sonesprit, & on le conjure , puisqu’il se sépare de soncorps , de vouloir bien se placer dans cette corbeillepour y faire fa demeure à Tavenir , ou du moins pours’y reposer quand il se donnera la peine de les venir voir.D’aucres frottent leurs morts d’huiles odoríférentes , Scles promènent par les maisons de leurs païens, pourleur donner la liberté de choisir une demeure qui leurconvienne, & un lieu où ils puissent se reposer agréa-blement quand ils voudront revenir de Tautre mondepour rendre visite à leurs amis. 11s croient Timmorrahtéde l’ame , Sc reconnoissent même qu’il y a un paradis& un enfer. Ils appellent Tenfer Z araraqiian ou la mai-son du Chayfi , nom qu’ils donnent au démon quitourmente ceux qui ont le malheur de tomber enson pouvoir. Depuis qu’on leur a fait connoître le feu »ils disent que le Chayfi a une fournaise ardente , oùil brûle les âmes comme nous faisons le fer, Sc où illes bat incessamment. Leur paradis est un lieu déli-cieux qu’ils prétendent être fous terre, & dont il s fontconsister toute la beauté dans des arbres de coco, dansdes cannes de sucre, ôc dans les autres fruits qu’ilsdisent y être d’un goût merveilleux. Ce n’est , seloneux , ni la vertu ni le crime qui conduit dans ceslieux. Tout dépend de la maniéré dont on fort du mon-de ; si c’est par une mort violente, on est renfermé dansle Zararaquan , & si c’est par une mort naturelle,on va jouir dans le paradis des arbres Sc des fruits qu’ony trouve en abondance. Ces peuples font persuadésque les esprits reviennent après la mort, & se plaignentd’être maltraités par des spectres qui les effraient ter-riblement. C’est ce qui leur fait avoir recours à leursAniús , moins pour en obtenir quelque grâce ,que pour empêcher qu’ils ne leur fassent du mal. Lamême raison leur fait garder un profond silence dansleurs pêches, Sc faire de longs jeûnes, de peur que lesâmes de leurs morts ne les tourmentent 011 ne lesépouvantent la nuit dans leurs songes , auxquels ils ajou-tent beaucoup de foi. 11s versent des torrens de larmesquand ils enterrent quelqu’un , & font des cris capablesde pénétrer de douleur les plus endurcis. Ils demeurentlong tems fans manger : leur deuil dure sept ou huitjours , & souvent plus. 11s le proportionnent d’ordi-naire à l’affection qu’ils avoient pour le défunt > ou auxgrâces qu’ils en ont reçues.Tout ce tems se passe en pleursôc en chants lugubres. Comme on éleve toujours un tom-beau fur le lieu où le corps est enterré, ils le chargent debranches de palmiers, de fleurs , de coquillages & detout ce qu’ils ont de plus précieux ; & vont faire desrepas autour. La douleur des meres qui ont perduleurs enfans est inconcevable. Tout leur foin est de J’en-tretenir : elles coupent quelques cheveux de leur enfantmort & les gardent chèrement. Elles portent une cordeautour de leur cou , Sc y font autant de nœuds qu’il y ade nuits qu’elles ont perdu ce qu’elles pleurent. Si lapersonne qui meurt est du nombre d es thamorri', o Usi c’est quelque femme considérable, alors leur afflictionva jusqn'à l’excès, & ils entrent dans une espèce de fu-reur Sc de désespoir. Ils arrachent leurs arbres , brûlentleurs maisons, rompent leurs bateaux , déchirent leursvoiles Jonchent les chemins de branches de palmiers , SCélèvent des machines lugubres en Thonneur du mort. Sí