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Tome premier. A - B.
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A C O S T À. 6?

. ACOSTA (Uriel) Gentilhomme Portugais, naquit à Porto, vers ìa fin dti XVI. fie-cle. II fut élevé dans la Religion Romaine, dont son pere faisoit sincèrement profession (a)$quoi qu’isiu de l’une de ces familles Juives, qui avoient été contraintes à vive force de recevoir lebatême. II fut élevé aussi de la maniéré que le doivent être les enfans de bonne famille : on luifit aprendre plusieurs choses, & enfin la Jurisprudence. La nature lui avoit donné de bonnes in-clinations (A) ; & la Religion le pénétra de telle forte , qu’il souhaita ardemment de pratiquertous les préceptes de l’Eglise, afin d’éviter la mort éternelle, qu’il craignoit beaucoup. C’cstpourquoi il s’apliqua soigneusement à la lecture de l’Evangile, & des autres Livres spirituels, & àconsulter les Sommes des Confesièurs : mais plus il s’attachoit à cela, plus il sentoit croître sesdifficultez ; & enfin elles l’accablèrent si fort, que n’y pouvant trouver aucun dénoûment, il fevit livré à des inquiétudes mortelles. II ne voioit pas qu’il lui fût possible de s’aquiter ponctuel-lement de son devoir, à l’égard des conditions que l’Absolution demande, selon les bons Caíïiïs-tes; & ainsi il désespéra de son salut, en cas qu’il ne le pût obtenir que par cette voie. Mais,comme il lui étoit difficile d’abandonner une Religion à laquelle il étoit accoutumé depuis sonenfance, & qui s’étoit profondément enracinée dans son esprit par la force de la persuasion, toutce qu’il put faire fut de chercher s’il ne seroit pas possible que ce que l’on dit de l’autre vie fûtfaux, & si ces choses-là sont bien conformes à la raison. II lui sembloit que la raison lui fuggé-roit incessamment dequoi les combatte. II avoit alors environ vint-deux ans j & voilà P état où ilse tint : il douta ; &, quoi qu’il en fût, il décida, que par la route où P éducation l’avoit mis, ilne fauveroit jamais son ame. II étudioit Cependant en Droit, & il impétra un Bénéfice (b) à l’â-ge de vingt-cinq ans. Or, comme il ne vouloit point être fans Religion, & que la profession duPapisme ne lui donnoit point de repos, il lut Moïse & les Prophètes, y trouva mieux son compteque dans l’Evangile, & se vit enfin persuadé que le Judaïsme étoit la vraie Religion : mais , nepouvant pas le professer dans le Portugal, il se résolut à sortir de son pais. II résigna son Bénéfi-ce ; & il s’embarqua pour Amsterdam, avec fa mere & avec ses freres, qu’il avoit eu le couragede catéchiser (éi), & qu’il avoit effectivement imbus de ses opinions. Dès qu’ils furent arrivezlà, ils s’aggrégérent à la Synagogue, & furent circoncis, selon la coutume. II changea son nomde Gabriel en celui d’Uriel. Peu de jours lui suffirent, pour reconoître que les mœurs & ses ob-servances des Juifs n’étoient pas conformes aux loix de Moïse : il ne put garder 1e silence sor unetelle non-conformité ; mais ses principaux de la Synagogue lui firent entendre qu’il devoir suivrede point en point leurs dogmes, & leurs usages ; & que s’il s’en écartoit tant soit peu , on l’ex-communieroit. Cette menace ne l’étonna point : il trouva qu’il siérait mal à un homme, quiavoit quitté les commoditez de fa patrie, pour la liberté de conscience, de céder à des Rabins,qui étoient fans jurisdiction (C) 5 Lc qu’il ne seroit paraître, ni du cœur , ni de la piété, s’il tra-hissent

f 1 ) UrielAcosta, !n^xemplaiihiuna-

b) Ibid,

b) líúi.

(A) La nature lui avoit donné de bonnes inclinations. ] IIétoit íì tendre, & si porté à la compassion, qu’il ne pou-voit s’etnpêcher de verser des larmes, quand il entendoitle récit de quelque malheur arrivé à son prochain. La pu-deur avoit jetté de si profondes racines dans son aine, qu’ilne craignoit rien autant que ce qui pouvoit le déshonorer.Courageux & susceptible de colere dans une occasion légi-time, il s’oppofoit à ces insolens & à ces brutaux, qui seplaisent à insulter, 8c il sejoignoit au partifoible. C’estletémoignage qu’il se donne. Infirmorum partes adjuvare cu-fiens, dit-il (q), b illis potius me socium adjungens.

(JB) Qu il avoit eu le courage de catéchiser, j II n’oublie pasles circonstances qui étoient propres à relever le sacrisicequ’il faisoit à fa Religion. II observe qu’il renonça à unBénéfice lucratif & honorable , 8c à une belle maison , queson pere avoit fait bâtir dans le meilleur quartier de la vil-le (a). II ajoute le péril de rembarquement ; car ceuxqui font descendus des Juifs ne peuvent sortir du Roiau-me, sans en obtenir du Roi une permission spéciale. Na-vem adfcendimus , non fine magna periculo ( non licet illis quiab Hebr&is originem ducunt à regno difcedere, fine speciali Régisfacultate (3).) Enfin, il dit que si l’on eût su qu’il parloirde Judaïsme à fit mere & à ses freres, on l’eût fait périr.Sa charité le porta à négliger ce danger. Quibus ego fratemoamore motus ea communicaveram, qutt mihi super relìgione visasucrant magis confentanea , licet super aliquibtis dubitarem :quod quid'em in magnum malum meum poterat recidere , tan-tum est in eo regno periculum de talibus loqui (4). Nous pou-vons voir-là en passant, que les Espagnols & les Portugaisn’ont rien oublié de tout ce que la politique la plus fine &la plus févere peut inventer, pour maintenir un parti. Ilsont emploie tout cela pour le soutien du Christianisme , &pour la ruine du Judaïsme , 8c l’on auroit grand tort de lesaccuser d avoir mis l’Eglise sous la protection céleste, avecles dispositions de ceux qui attendent tout tranquillementde l’efficace de leurs prières. On diroit plutôt qu’ils ontsuivi les avis qu’un Poète Païen a donnez fur une affaired’agriculture :

Lion tamen ulla magis frafens fortuna Iaborum est ,

Qttam fi quis ferro potuit resc'mdere summum

Vlceris os : Alitur vitium, vivitque tegendo.:

Dum méditas adhibere manus ad vulnera pafior

Abnegat , zsr meliora Deos Jeâet ontina pofcens (5),

Ou bien , on diroit qu’ils se sont réglez sur les reprochesque Caton fit aux Romains, lors qu’il les blâma de fe con-fier en l’aísistance des Dieux , qui n’éxaucent jamais les fai-uéans, ajoutoit-il ; car la paresse est une marque de l’irri-

tation du Ciel. Vos . inertia er mollitia animi alius

aUum exfpeblantes cunSlamini , videlicet Dûs immortalibus con-fifi » qui hanc Rempubl. in maximis sape periculis servavere.Hon votis, neque fuppliciis muliebribus auxilia Deorum paran-tur : vigiiando, agenda, bette confulendo,prospéré omnia cédant.

XJbi socordia tete atque ignavitt tradideris , nequicquam Deosimplores ; irati infeftique Junt (6). Enfin, on diroit que laleçon, pour laquelle ils ont le plus de docilité , est la der-niere partie de l’axiome qu’un Auteur moderne a raportéde cette façon : il faut , pour a'mfi dire , s'abandonner à laprovidence de Dieu , comme fi toute la prudence humaine étoitinutile ; ztr il faut fie gouverner par les réglés de la prudence hu-maine , ccmme s’il ri y avoit point de providence (7). Ils le mo-queraient fans doute de tout Auteur, qui les blâmerait detraiter le Christianisme comme un vieux palais qui a besoind’étançons de toutes parts, tant il menace de ruine ; & seJudaïsme , comme une forteresse , qu’il faut canonner &bombarder incessamment , si on le veut affoiblir. On peutjustement condamner certaines maniérés de maintenir labonne cause ; mais enfin , elle a besoin d’aide , 8c la dé-fiance est la mere de la sûreté. Volez la Remarque (B) del’Article Drabicius, 8c la Remarque ( E) de l’ArticleLubienie tski.

(C) A des Rabins, qui étoient fans jurifdictions II y a sansdoute une grande différence entre les Tribunaux que notreAcosta avoit à craindre dans son pais, & le Tribunal de laSynagogue d’Amsterdam. Celui-ci ne peut infliger que despeines canoniques : mais l’Inquiíition des Chrétiens peutfaire mourir ; car elle livre au bras séculier ceux quellecondamne. Je ne m’étonne donc pas qu’Acosta ait eumoins de peur pour Flnquifition des Juifs, que pour cellede Portugal : 11 savoir que la Synagogue n’avoit point deTribunaux qui se mêlassent des procès civils, ni des procèscriminels ; 8c ainsi il regardoit ses excommunications com-me un brutum fulmen il ne découvrait à la luite de cettepeine canonique, ni la mort, ou quelque autre fonctionde Bourreau, ni la prison > ni les amendes pécuniaires. IIcrut donc, qu’aiant eu assez de courage, pour ne trahir pasfa Religion dans le Portugal, il devoir à beaucoup plus for-te raison avoir la hardiesse de parler selon sa conscienceparmi les Juifs, dussent-ils Vexcommunier ; car c’étoittout ce que pouvoient faire des gens qui n’ont point déMagistratures. Quia minime decebat ut propter talem metumterga verteret ille qui pro libertate natale folum or utilisâtesalias contempferat , or fuccumbere hominibus > pr&fertim J u-rïsdictionem non habentìbus , in tali causa nec pium necvirile erat\ decrevi potius omnia perferre or in jententia perdu-rare (8). Mais il lui arriva ce qui arrive à presque tousceux qui jugent des maux combinez. Ils s’imaginent quec’est dans surdon de deux ou trois peines que consiste l’ìn-fortune, 8c qu’on ne seroit pas fort à plaindre , st l’on n’a-voit à souffrir que sun de ces maux. Ils éprouvent lé con-traire , quand la providence ne les fait passer que par l’une'de ces deux ou trois disgrâces. Ils la sentent beaucoup plusrude qu’ils n’avoient cru qu'elle le seroit. L Inquisition dePortugal parut terrible au Juif Acosta. Pourquoi ? Parcequ’il la voioit jointe avec le pouvoir ou immédiat ou mé-diat d’emprisonner, de torturer, de brûler les gens. S’il nel’eût considérée qu’entant qu’elle excommunie, 0 n’en eût

I x pas

(a) Pâtirmeus vcrèerat Chriftiafi*nus . UrielAcosta, dani/flwExem-plar Vitœhumant, *V*féré par Mr.Limborch àIa finde ssnArnica Col-latio cumJudrco deVeritateRe-ligitínis

Christian* iimprimée àAmsterdam jen 1687,^45.

(6) La Digni-té de T firéfe-rler dans meEglise Collé*giale.

(6) Sallust;/nBello Ca*tilin. pag.160.

O) Cotin,Oeuvres Ga-lantes , Tow-I. au Dis-cours fur laVérité desSonges ,pagtz6o.

f 8) Acostá,ExemplarVitré HumiÍ4J. »47>