A L B E R
T.
12.9
ALBERT le GRAND, Religieux Dominicain, Evêque de Ratisbonne, Sc l’un desplus célébrés Docteurs du XIII íìecle, naquit à Lawingen, liir le Danube, dans la Suabe, l’anx 193, ou l’an 1 10 f ( A ). On pourra voir dans le Dictionaire de Moréri les diverses charges qu’onlui conféra, & le succès avec lequel il enseigna dans plusieurs villes (<*). Je m’arrêterai principa-lement à quelques mensonges qu’on a fait courir fur son sujet. On a dit qu’il exerça le métier deSage-femme; & l’on a trouvé fort mauvais, qu’un homme de fa profession se fût érigé en Accou-cheur (b). Le fondement de ce conte est qu’il a couru un Livre sous le nom d’Albert le Grand,où il y a plusieurs instructions pour les Sages-femmes, & tant de conoisiance de leur art, qu’ilsemble, qu’afin d’y être si habile, il ait falu l’éxercer. Mais les Apologistes d’Albert le Grandsoutiennent qu’il n’est point l’Auteur de ce Livre ( fi ), non plus que de celui de Sccretis Mulie-rum ( C ), où il y a bien des choses, qui n’ont pû être exprimées qu’en termes sales & vilains ; cequi a bien fait crier contre celui qui a passé pour savoir écrit. Ses Apologistes ne peuvent pastoujours recourir à la négation du fait: ils avouent que l’on trouve dans son Commentaire fur leMaître des Sentences quelques Questions touchant la pratique du devoir conjugal (D), dans les-quelles il a falu se servir des mots qui choquent le plus les chastes oreilles (c) -, mais ils allèguentce qu’il observa lui - même pour sa justification, que l’on aprenoit tant de choses monstrueuíès auConfeffional, qu’il étoit impossible de ne pas toucher à ces Questions. II est certain qu’Albert leGrand a été le plus curieux de tous les hommes. II a donné prise sur lui par cet endroit à d’autresaccusations. On a dit qu’il travailloit à la pierre philosophale (fi) ; & même,qu’il étoit un insigneMagicien (F): & qu’il avoit fabriqué une machine semblable à un homme, laquelle lui servoitd’oracle, 6c lui expliquoit toutes les difficultez qu’il lui proposoit. Je croirois facilement, que
comme
ct) Voíhus
Scient."Lihemat.H- Ì6ï.
ct) Petrusde PruíïìâA Alberti*tagni Vitâ,U P- XVIII,
b)Thcoph.
£ a ynaudí
ǰPloth.
■S’íì?.
<Ser.
«tf. x36t.
f+) Xaudé
Apolog ie '
i es gwndsHommes,
* 4 i St 4 . ’
y ctTAr,
Quodìjst n «u-
lle ce®,.
Hum.
l s )Theoph.
£ a ynaadi
V°Ploth.
",
°Í. X , 1 ’
36i.
{A) il naquit l’an 1193, ou. t an 1105.] VoíTius a raisonde censurer Nicolas Reusnerus, qui a mis la naissance d’Al-bert a l’an 1193, 8c la mort à lan 1381: c’est avoir com-mencé son Livre par une bévue. Quœ magna estpeccantis in ij>fo operis ìngre(su ,velut cantherius m portâ,utdiciJolet , nam ah hoc Alberto Icônes ex Klogia sua auspìcatur (1).Voilà comment parle Voisins , fans se souvenir, qu à lapage 6 i, par une faute qui n est pas moindre que celle-là,il avoit mis l’état florissant d’Albert à l’an 1160, 8c fa mortà l’an 87 de fa vie, en izo8; 8c qui l’avoit tait contem-porain d’Urbain IV, Sc de l’Empereur Rodolphe.
(B) ll n est point l Auteur d'un Livre touchant les Accouche-mens .J Cet Ouvrage est intitulé de naturârerum, 8c traiteamplement, 8c par le menu, du métier des Sages-femmes.L’Auteur soutient que cette matière peut très-bien apartenirà la plume d’un Religieux, à cause que l’ignorance des Ac-coucheuses fait périr beaucoup d’enfans, 8c les prive pourjamais de la béatitude céleste. Pierre de Prusse, Moine del’Ordre de St. Dominique, soutient que ce Livre de naturarerum a été composé par Thomas de Cantopré,disciple d’Al-bert le Grand ; Sc il ne nie pas qu’on n’y trouve plusieurspréceptes fur la maniéré de procurer un heureux accouche-ment , qui ne peuvent être exprimez fans des termes sales :mais ce n’est point la nature; c’est la sensualité humaine,qui a sali ces objets (z). Admodum Juccenfet in blaterones illos,qui Alberto impojuerunt, quod egijfet obftetricem : fast'us tamenCantipratanum ad instrubiionem obstetricum in Opéré perperamsuppostto pr&ceptori ejus Alberto tradidiste modos ex vìas fxlicisobstetricationis, cujus precepta chartis committì nec vote tradipostant absqueexprefione miátomm qua libido non natura feeda-fit (3). C’eûtété quelque chose de bien singulier, que devoir Albert le Grand entreprendre sur le métier des Sages-femmes, 8c mettre la main à l’oeuvre. Voiez la Remar-que (A) de l’Article Hier o phi le.
(C) Non plus que de celui de Secretis Mulierum.] Naudése sert de ces deux preuves. I. Albert ne s’est pas nomméau commencement de cet Ouvrage : celui, qui l’a com-mente , débite un mensonge, lors qu’il soutient le contraire.11 . On se sert fort souvent de l’autorité d’Albert dans ceLivre: il faut donc juger que l’Auteur a vescu quelque temsâpres lui (4). Ces deux preuves ne valent rien; 8c la con-séquence qu’on tire de la seconde est nulle. Cent raisonsdifférentes obligent les gens à ne point mettre leur nom aucommencement d’un Livre: il n’y a point d’Auteurs quise citent plus volontiers eux-mémes, que ceux qui supri-ment leur nom ; il n’est rien de plus ordinaire, que de ci-ter des Auteurs contemporains. Voiez ci-dessous la Re-marque (X).
(D) Il a traité quelques Questions touchant la pratique du de-voir conjugal .] Pierre de Prusse, ne pouvant disputer le ter-min lur le fait, se retranche sur le droit, 8c montre dans leaVIII Chapitre de son Livre (5), qu il est avantageux ex né-cessaire de Javoir les choses naturelles, fans exception des impudi-ques-, 8cqu'ainsi, Albert le Grand,8c quelques autres Casiris-tes,ont eu raison de travailler sur des sujets remplis d’ordure:car, fans cela, les Confesseurs ne seroient pas en état deremédier aux désordres de leurs pénitens. Qualia item multaab Alberto de usu conjugii in 4. S. d. 31. sub finem, seriptocomprehensa satetur, illud ex ipso Alberto ibidem prísatus[di-cendum prime, quod hujufmodi turpes questiones, nunquamtraíîari deberent nifi illa cogèrent monfira que his temporibustn confestìone audiuntur ] ne ergo Confejfarii rudes fint medicinaquam facere debent adeo frequentibus morbis, justum cenfuitAlbertus in illud oletum stylum demittere (6). Ì 1 seroit à sou-haiter , nous dit-on, qu’il n’y eut que les Confesseurs, quinourrissent leur esprit de ces puantes écritures ; mais il fautqu'il y a it des Livres où l’on trouve la résolution des cas
^ conscience qui concernent ce vilain sujet. NecestdriumW ‘nodationem solidam atque legitimam dubiorum circa soedi-tates ìllas emergentìum prostare alicubi apud probatos Doilores,(ujusmod, s u i t Albert us,qui proinde reprthenstont vacat,ttiamsi
illum vêluti feriptionis putorem fuis commentants immsetit (7).Mais il seroit encore plus nécessaire d’abolir ce qui rendnécessaires ces sortes d’Ecrics ; car, quelque bonne quepuisse être l’intention des Auteurs, c’est à des Livres decette nature qu’on peut apliquer mieux qu’à cent autres lepeccare docentes historias (8).
(£) On a dit qu’il travailloit à la pierre philosophale .] Naudénous aprend que Mayer, le grand fauteur des Alchymistes,n a point eu honte d’ajfeurer en ses Symboles de la table d’or desdouze nations (*), que St. Dominique avoit eu premièrementla conoisiance de la pierre philosophale ; c? que ceux k qui ill’avoit laissée la communiquèrent a Albert le Grand, qui ac-quitta par le moyen d’icelle en moins de trois ans toutes les debtesde son Evesché de Ratisbonne (9). Mayer se fonde sur troisLivres de Chymie, qu’il attribue à Albert le Grand. Onlui répond qu’il a tort de les lui attribuer (10); 8c on leprouve, tant parce qu’il n y en a pas un qui soit recueilli dansses Oeuvres , 1 ou spécifié par Tritheme, que parce que celui dela quinte-essence lui a été faussement attribué par FrançoisPic (f). Pour prouver ce dernier fait, on n’imite pointVelcurion (j), 8c Guibert ct), qui ont soutenu qu'Albertle Grand se moque des Alchymistes ex de leur transmutationprétendue dans jon troisième Livre des Minéraux (_**) : on n’agarder de se servir de cette preuve, veu qu il y soustìent uneopinion du tout contraire ; mais on montre que l’Auteur duLivre de la quinte-essence se qualifie Religieux de l’Ordre deSt. François, ex dit qu’il l’a composé lors qu'il estait e» prison.Ces deux circonstances se doivent indubitablement raporter kJean du Rupescista.
(F) On a dit .. . . qu’il étoit un insigne Magicien .] II ya long-tems que Tritheme l’a voulu justifier de cette accu-sation. Cela paroit par ces paroles : Non surrexit post eumvir fimilis ei, qui in omnibus literis,scientiis ex rébus tam doc-tus, eruditus, ex expertus fuerit. Quod autem de Necromantiâaccusatur, injuriam patitur vir Deo dileâlus (11). Naudéprétend, qu’on ne peut fonder cette accusation, que surdeux Ouvrages qui ont couru fous le nom d’Albert le Grand,8c sur.l’Androïde. Voilà donc deux preuves: volons cequ’il dira de chacune.
I. Le premier des deux Ecrits est celui De Mirabilìbus ,
l’autre est le Miroir d’Astrologie, ou il est traiblé des Autheurslicites ex défendus, qui ont eferit de cette Science (1 z). Fran-çois Pic ctj), 8c Martin Delrio (ss) , conviennent que c’estfaire un grand tort à Albert le Grand de le croire Autheur deceluy de mirabilìbus; ex qu ainsi ne soit, le dernier le dejehargeen ces propres termes : Alberto Magno tributus Liber de mira-bilibus, vanitate 8c superstitione refertus est , sed magnoDoctori partus supposititius. Le Miroir d’Astrologie a estécondemnépar Gcrson ctj) ,CX Agrippa (*), commesu ( ersiitieuxau possible, ex par François Ficus (st), ex beaucoup d'autres, kcause que son Autheur maintient en icelui une opinion grande-ment erronée en faveur des Livres de Magie qu’il soustìent,saufun meilleur advis , devoir eftre conservez soigneusement,parceque le tems approche, que pour certaines causes, lesquelles il nespécifie, l’on sera contraint de les feuilleter, ex s’en servir enquelques occasions (13). 11 semble donc, que si notre Albert
avoit composé un tel Livre, il le faudroit prendre pour unMagicien ; mais Naudé n’accorde point cette conséquence,vu que le Jésuite Vasquez dit formellement (st), que les Livresde Magie (ont nécessaires, ex les Magiciens permis de Dieu, afinque les libertins soient aucunement retirez de l Athéisme (14).D’ailleurs, Naudé pose en fait que Roger Baccon est I Au-teur de cet Ouvrage , comme François Picus le soutientdans son prémier Livre contre les Astrologues (tç). Voilàpour la prémiere preuve de l’accusation. Volons mainte-nant ce qu’on répond à la seconde. >
II. II y a des gens, qui ont cru qu on pouvoir faire destestes d airain fous certaines constellations, 8c en tirer des ré-ponses qui servoient de guide dans tontes les affaires quel’on avoit. Un certain Ycpes iaporte (J) qu’Henri de Vil-leine en avoit fait une à Madrid, qui fut brisée par le com-
R mande-
(cí) Voiezaujfî Bullarfr*Académiedes SciencesTarn. llH5 > &dejsous ta%emaYQV.t(H).
(b) VoiezTheophiliRaynaudiHoploth.
S cil. II,Serm. III ,Cep. X.pag. 361.
(e) Idemibid.
( 7 ) Idem ,ibid.
( 8 )Hórat,Od. VII.Libr. 111 .f. 1 9 .
(*) Libr. VI.
( 9 ) Naudé,Apologiedes grandsHommes,pag. ; 19.
(10) Lèi-mt-me,piig. J2û.
(t ) Libr. IIIde Auto.
(H Libr. Utíhysic.
Cap. XIII.(f) Alchym,impugnatacLìír. I /.
Cap. VU,
(**) Trais a-tu l, Cap. IN,
(11) Tri-them. deScriptor.Ecclesiast.P a í- I» 5 -
f 12) Naudé,Apologiedes grandsHommes,M? 523,5:4*
(fl) Libr.Vllde Pnuiot.Cap. VII.
(fl) Diíqni-fit. Mag.Libr. 1 ,
Cap. III.
(íf ) Librede LibrisAstrolog.non tole-randis.Propojit. III.ct j In Epis-toíis.
(t) Ubr.Vllde Pranot.Cap. II.
(iì) Naudé,Apologiepour lesgrandsHommes,t«l- 525.
( 1 ) Part I,Sjiast. II,.An. m,
Lisputi XX,Cap. IV,in princip.
(14) Naudé,Apologiepour lesgrandsHommes,
pag. 527.
(15) Là-mê-me,pag. 52S.(t) hipud
Emanuel,dé Moura,Se8. u,
Cap. XV,Art. VI.