2.14
CREMONIN.
CREMONIN (César) Professeur en Philosophie à Ferrare pendant dix-sept ans, 6c à («)Padoue pendant quarante (A) , étoit né à Cento dans le Modenois (a) l’an isso. il fe mit ^n-dans une telle réputation, que la plupart des Rois 6c des Princes voulurent avoir son portrait. Ses iis ^Leçons furent extrêmement estimées j mais ses Livres imprimez eurent fort peu de débit (£). Síj«rII a passé pour un Esprit fort, qui ne croioit point l’immortalité de l’ame (C), 6c dont les fen- me d ®fcís-timens fur d’autres matières n’étoient rien moins que conformes au Christianisme (/)). II mou- seír. dèi’®*'rut de peste l’an 1630 , 6c fut enterré dans le Monastère de Sainte Justine auquel il avoitlaissé tous fes biens. II étoit d’une honnêteté extrême envers tout le monde, 6c il fa volt très- 3J ,bien prendre un air careíîànt : il s’attachoit même avec trop d’éxactitude aux cérémonies, ouaux offices de la civilité > mais dans le fond il n’embraflòit sincèrement ni fidèlement les intérêts Finau-de. personne. 11 fe plaiíòit à fomenter les divisions des Ecoliers : il faifoit semblant de ne pren- (t) t<>«dre point de parti entre leurs factions} il fc déguifoit fous des caresses artificieuses avec la demie-re facilité, 6c cependant il entretenoit de tout ion cœur la discorde, 6c fur tout au désavantage Historié-des Etudians qu’il conoissoit éloignez de fes intérêts (b). On trouve dans le prémier Tome duMercure Jésuite (c) la Harangue qu’il fit en ippr au Sénat de Venise pour l’Université de Pa-
doue
(i)Ex Joan-ne Jmperia-li , in Mu-íxo Histor.r a & 173.
(2) Impc-rialis, ìnJMuf&o His-torico , iutg.174.
(?) Votez, ct-dejsus la. l{e-marque (0)dc l*ysirticleC A s s r v sS e v k r u s(Titus, j k lafin 3 & ci~des-sous U Re~marque ( /<Jde l*y^irtule
Horten-s.i us (Quin-tus,) & la'Remarque( C ) dc l* ^Ar-tille Narní.
(4) Mr. Va-lilías en ejlfin exemple*
(-d) ll f ut Professeur en Philosophie . . . à Padoue pendantquarante ans. ] Aiant été au commencement Collègue du fa-meux Ficcolomini, qui avoit la prémiere Chaire de Philoso-phie dans l'Université de Padoue, il monta à ce prémier pos-te après la mort de celui quil’occupoit. Sa méthode fut d’ex-poser d’abord les doctrines d’Aristote, 8c puis d’en éclaircirles obscurité/, ou selon son propre sens, ou selon l’explicationd’Alexandre d’Aphrodisée. II ne faifoit prestjue aucune men-tion des Disputes des Scholastiques, il méprisait hautement lesopinions des Modernes, il ne s attachait qu a faire revivre les. sentimens de f Antiquité. II prononçait fes Leçons avec tantde bonne grâce, 8c si gravement, qu'il ferait bien dificìle detrouver des Professeurs qui régalassent. Ses conversations par-ticulières avec les Ecoliers n’étoient pas considérables. II leurparloir de toutes sortes de choses fans en aprofondir aucu-ne. Son affabilité 8c fa politesse y paraissaient beaucoupplus que son savoir ( 1 ). fe ne crois pas^ qu’il mérite d’enêtre blâmé; car enfin , on ne peut pas être toujours ten-du : plus on travaille fes Leçons publiques, plus a-t-on be-soin de relâche dans les entretiens particuliers, 8c ils fe-raient les plus fatigans du monde, si l’on étoit obligé de s’yfixer à la discussion de quelque matière. II faut avoir la li-berté d’y batte bien du pais, 8c de glisser superficiellement. sur toutes les choses que le cours de la conversation fait venirfurie bureau. Voilà le plus agréable 8e le plus honnête dé-lassement qu’un Docteur chargé de fonctions publiques sepuisse donner. ,
(B) Ses Leçons surent extrêmement estimées , mais fesLivres imprimes eurent fort peu de débit f Ceci a besoin deparaphrase, car fans cela je ne représenterais pas bien tou-te la pensée dc mon Auteur. Les Ouvrages que Crenro-nin a fait imprimer, dit-il, moisissent dans les boutiquesdes Libraires, mais ce qu’il dicta à fes Ecoliers en se pro-menant selon la coutume du Péripatétisme, est si excel-lent, qu’on ne peut rien souhaiter de plus agréable, ni deplus parfait, pour la découverte des mystères de la Philo-sophie. lllud nobis mirandum quod elaborata ipfius opéra typisexcusa, in-officines haélenus evilefcimt; feripta verò Peripatimore dtfcipulis ab ipfo déambulante ditlata fie excellant , ut ni-hil ad arcana philofophia detegenda perfeéïius ac suavités defide-rari foffìt ( i ). Qu’on admire plus un Sermon , ou une Le-çon , ìors qu’on l’entend, que lors qu’on la lit ( 3 ) , n’estpas une chose rare ; c’est même une chose assez ordinaire.Qu’un homme qui parle en public réussisse mieux lors quefans se préparer il sc livre à la fortune de son imagination,que lors qu’il compose , ou qu’il médite avec tout le soinimaginable ce qu’il doit dite , n’est pas une chose si com-mune , mais néanmoins elle n’est pas des plus extraordi-naires. Que les Livres d’un Auteur soient plus estimezpendant qu’il n’en court que des Copies manuscrites, qu’a-près l’impreffion, c’ess une chose qui arrive très-souvent (4) ;mais voici un fait plus rare. Ce que Cremonin dicta à fesEcoliers avoit la. derniere perfection , ce qu’il publia futexposé au dernier mépris. C’est ce que l’Imperialis assure.On peut là - dessus recourir à deux Hypothèses : Fune est dedire qu’il étoit de ces Auteurs qui gâtent leur propre Ouvra-ge en le corrigeant , ou dont la force ne consiste que dansles prémieres saillies de l’esprit, 8c qui s’émousse, ou s’en-terre, quand ils marchent pas-à-pas à la fuite d’une profon-de méditation. L/autre est de dire que l’Imperiaiis ne s’estpas bien exprimé, 8c que pour narrer le fait véritablement,il auroit dû nous aprendre que les Ecrits de Cremonin quipassaient pour excellens, lors qu’on n’en avoit que des Co-pies manuscrites, perdirent leur réputation dès qu’ils furentimprimez. Cette derniere Hypothèse me parait plus vrai-semblable que l’autre ; car si le mal fut venu de ce queCremonin gâtait son Ouvrage en le préparant pour l’im-preffion , on y eut remédié par le moien des Copies quiétoient entre les mains de ses Disciples. Quelques amis ofi-cieux eussent relevé fa gloire en publiant les Ecrits incompa-rables qu’il avoit dictez.
(C't il a pajjé pour un Esprit fort , qui ne croioit point V im-mortalité de l’amcf Plusieurs disent que c’est pour cela qu’ilvoulut que l'on mît à son Epitaphe, Cafar Cremoninus hictotm tacet. Si 1 on n’avoit point d’autres Argumens, on Nescroit gueres en état de le convaincre de libertinage ; carle célébré lrofesseur Gisbert Voetius aiant allégué cette
preuve la désavoua quelque tems après, parce que le mê-me Ami qui la lui avoit fournie, lui sit lavoir quelle étoitfondée fur_ un fait faux. Antehac, dit-il (5), ab eruditijf.vira ZA amico mihi communkatum erat epttaphium quod dke-batur fib't fecìjfe : lotus Cremoninus hîc jacet. Sed postcaab eodem aliunde aliter informât0 monitus revocavi illud inprima hujus disputationis editione. Au défaut de cette preu-ve , il en substitue une autre qui ne signifie pas grand’ cho-se. Voici ce que c’est. Fortunius Licetus raconte <qu’aiantpris à tâche de réfuter l’opinion d’Alexandre d’Aplirodiiéetouchant la nature de lame , il ne fut point détourné dece louable dessein par les menaces que Cremonin son Col-lègue , 8c Louis Albertos Professeur en Théologie , luisaisissent de prendre la plume contre son Ouvrage. C’é-toient, dit-il (6) , deux Disciples de Frédéric Pendafius,fort attachez au sentiment d’Alexandre d’Aphrodisée. II estclair que puis qu’un Professeur en Théologie à Padouemenaçait d’écrire en faveur de ce sentiment, il ne préten-dait pas qu’Alexandre d’Aphrodisée eût soutenu îa morta-lité de l’ame. Le sens commun dicte qu’en Italie, ni mê-me dans d’autres endroits, un Théologien isolerait pren-dre la plume pour une opinion qu’il reconoitroit opofée àl’immortalité de l’ame: desorte que íi Cremonin n’a pointeu d’autres sentimens que ceux dont le Professeur en'rhéologie se vantait de vouloir être le défenseur, il n’é-toit pas éloigné de l’Orthodoxie fur l’immortalité de l’a-me. II faudroit donc avoir d’autres preuves. Comme jen'affirme rien ici de mon chef, je ne fuis pas obligé de lesfournir.
Voici un Passage assez curieux ; je le tire d’une Lettrede Balzac, où il recommande un Monsieur Drouet à Mon-sieur de Lorme, Médecin du Roi. Si vous lui defeouvrez.les Mystères des Arabes, (il fiait ceux des Grecs en perfec-tion) il ne vous efeoutera ni en profane, ni en simple initié.Son nom est en groffe lettre dans les Archives de l’Efcole dePadoue , ZA il sortit de la discipline du grand Cremonin , pres-que aujfî grand z? aujst savant que luy. Non pas que pourcela il soit Partisan aveugle de feu son Maistre : Je vous puisaffeurer qu il n en a espoufé que les légitimés opinions , za ja-mais Fidele ne fut mieux persuadé que luy , que le Dieu d’A-braham 8c d’Ifac est le Dieu des Vivans , 8c non pas desMorts, zac ( 7 ).
Lorenzo Crasso , que je n’avois pas lors que cet Ar-ticle fut imprimé pour la prémiere fois , m’est tombé de-puis entre les mains. J’y ai trouvé la confirmation d’uneconjecture qui me vint alors dans l’esprit ; c’est que Cre-monin ne, soutenait pas simplement 8c absolument la mor-talité de lame, mais feulement an cas.qu’il falút suivie lessentimens d’Aristote. Cette question de fait peu impor-tante dans le fond, a été long-tems agitée dans les Ecolesd’Italie, fans qu’on eût un juste sujet de mettre parmi lesHétérodoxes ceux qui prétendaient qu’Aristote n’avoitpoint enseigné l’immortalité de lame. Voilà quelle étoitla restriction de Cremonin. E veleno d’animo contagiofo l’in-fegnare , che l anima dell' Huomo foggetto alla corruzione nondtsterifca nella morte dell’ Huomo da quella de’ £ruti,com’ eglifaceva, ancorche fagacemente ajferijfe fostener cio folamente infentenza d Aristotile (8). Monfr. Moreri a fuprimé cetteclause de Lorenzo Crasso, péché d’omission très-capital encette rencontre. Notez que c’est presque la feule choseque ce Lorenzo ait ajoutée à la narration d’Imperialis. IIest d autant plus louable de savoir ajoutée, qu’il étoitd ailleurs persuadé que ia restriction de Cremonin n’étoitqu’une ruse. II le déclare, éloigne de toute Religion , 8cajoute que certaines personnes le croioient coupable d’a-voir inspiré cette mauvaise doctrine à plusieurs de ses Ele-vés affidez. Pu ben compofto di corpo, austero di volto, brie-ve di fonno, ambiziofo di saper molto, finto di costumi , Lox-tano d’ogni Rei. igione, havendo seconda il parerd'alcitni fatto non pochi allievi confidents di questa prava suaDottrina (9).
(D) . Ses sentimens fur d’autres matières n'étoient
rien moins que conformes au Christianisme f On trouvoitque fur le destin , fur le monde , 8c fur les intelligencesmotrices des cieux, ses explications étoient mauvaises, 8cqu’il les défendait plus ardemment qu’un Chrétien ne l’eûtdû faire (10).
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