LUCRECE.
ft me de plusieurs belles Maximes contre les mauvaises moeurs (6). S’il eût fait autant d'at-tention aux accidens des particuliers, qu’à ceux des grans, il eût reconu peut-être un je nefai quoi qui se plaît à chagriner les petites conditions> mais peut-être auffi qu’il eût rejetté
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( 53 ) Vosqwufttt Per-game# jamfa tst par-me gémisbique Vea-que omnes,quibus obstitìtllÌHm & in-gens
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la Religion, & lors même que l’on croioit avoir été aba-tu, autant que ces êtres envieux eussent pu le souhaiter,on les suplioit très-humblement de cesser leur persécu-tion (33). Si l'on admettoit une fois cette Hypothèse, onexpliqueroit pourquoi les grandeurs humaines font plusexposées aux revers de la fortune que les conditions mé-diocres ; chacun comprendrait la cause de l’affectationque Lucrèce même n’a pu nier. Or de tous les Systèmesde Philosophie, il n’y en a point qui succombe sans res-source, autant que celui d’Epicure, aux difficultez dontje parle. Lucrèce ne savoir à quoi se prendre, il ne pou-voir se servir, ni de l’Hypothese des Poètes, ni d’aucuneforte de moralité: car il ne donnoit aux Dieux aucunepart au Gouvernement de l’Univers, & il ne reconoissoitdans notre Monde aucun composé inviíìble, qui connûtou qui voulût quelque chose ; & par conséquent son visabdita quidam est une preuve convaincante contre lui-même. II renversoit par là ses principes.
Je dirai en passant qu'il lui eût été très-facile, de con-cilier avec son Système l'existence de ce qu’on nommoitFortune, Nemesis, bons Génies , mauvais Génies. IIpouvoit laisser les Dieux dans l'état où il se les figurait,contens de leur propre condition , & jouïssans d’une sou-veraine félicité, sans se mêler de nos affaires, fans punirle mal, fans récompenser le bien, &c ; mais il pouvoitsuposer que certains amas d’atomes, qu'il aurait nom-mez tout comme il aurait voulu, étoient capables de ja-lousie par raport à l’homme, 8c capables de travailler in-visiblement à la destruction des hautes fortunes. 11 y along tems que je fuis surpris que ni Epicure, ni aucun deses Sectateurs, n'aient pas considéré que les atomes quiforment un nés, deux yeux, plusieurs nerfs, un cerveaun'ont rien de plus excellent que ceux qui forment unepierre (34) ; & qu’ainsi il est très-absurde de suposer quetout assemblage d’atômes, qui n’est ni un homme , niune bête, est destitué de consistance. Dès qu’on nie quel ame de l’homme soit une substance distincte de la ma-tière, on raisonne puérilement, si l’on ne supose pas quetout l’Univers est animé, & qu’il y a par tout des êtresparticuliers qui pensent ; 8c que comme il y en a quin'égaient point les hommes, il y en a auffi qui les surpas-sent. Dans cette suposition, les plantes, les pierres, fontdes substances pensantes. II n’est pas nécessaire qu’ellessentent les couleurs, les sons, les odeurs, 8cc; mais il estnécessaire qu’elles aient d’autres conoissances : 8c commef “ seraient ridicules de nier qu’il y ait des hommes quieur tont beaucoup de mal, qui les déracinent, qui lesornent ; comme ,dis-je, elles seraient ridicules de le nier,ious prétexte qu’elles ne voient pas le bras & la hachequi les mal traitent, les Epicuriens font de même très-zidicules de nier qu’il y ait des êtres dans l’air ou ailleursqui nous connoissent, qui nous font tantôt du mal, tan-tôt du bien, ou dont les uns ne font enclins qu’à nousk^tdre. Sc ses autres ne font enclins qu’à nous protéger:ses Epicuriens, dis-je , font tres-ridicules de nier cela,ous prétexté que nous ne voions pas de tels êtres. Ilsn ont aucune bonne raison de nier les sortilèges, la ma-gie, ses larves, ses spectres, les lémures, les farfadets, leslutins, & autres choses de cette nature. Il est plus per-mis de nier cela à ceux qui croient que l’ame de l’hom-me est distincte de la matière; 8c néanmoins, par je nefai quel travers d’esprit, ceux qui tiennent que l’ame deshommes est corporelle font les premiers à nier l’exiítencedes Démons.
(G ) Son Ouvrage est parsemé de belles Maximes contre les .mauvaises mœurs.'] Un savant Critique, qui a travaillé furce Poème autant que qui ce soit, en porte ce témoigna-ge: Ambitionem etiam sua atatìs gravijfimis verfibus librotertio & quincto reprehendit (Lucretius). Sìuam fanctis de-nique fuerit moribus Pdèta testis est locupletijstmus opus gra-vtjsìmum, multisque praclaris ad bonos mores conformandosadhortatìonibus illuminatum (35). Ainsi l’on ne fait quepenser du Pere Jésuite, qui a osé soutenir que tout 1 cmonde convient des mauvaises mœurs de Lucrèce, les-quelles, ajoûte-t-il, on ne volt que trop étalées dans sonOuvrage (36). C’est sur le témoignage de ce Jésuite queMr. Baillet a raison de débiter (37) , que les uns ont trou-vé mauvais que Lucrèce n ait point dijpmulé plus qu'il n afait la corruptipn de ses propres mœurs, d’autant plus qu'ilavoit moins d’occaston de la faire paroître. Mais il est cer-tain que ce Jésuite s’abuse, 8c qu’il n’y a rien dans lePoème de rerttm natura, d’où l’on puisse raisonnablementinférer que l’Auteur étoit débauché ; tant s’en faut quel’on puisse dire qu’il y étale la corruption de ses propresmœurs. J’avoue qu’il y explique en termes fort sales cer-taines choses qui concernent la génération ; mais nosMédecins les plus estimez 8c les plus honnêtes n’en difent-ils pas pour le moins autant, dans les Livres où jls traitentde ces matières, 8c de plusieurs autres ? Lisez ses Disser-tations de Mr. Menjot, qui étoit de la Religion, 8c unparfaitement honnête homme ; lisez, dis-je, fa Disserta-tion de sterilìtate, vous y trouverez des Vers de Lucrèceif O M, iu,
précédez d’une explication, qui pour ne rien dire de pis,ne cede point aux Vers mêmes. Caufis etiam fierilitatisannumeratur incompofitus inter coeundum motus, damfcilicetclunibus es> coxendictbus fublevatis lumborum crispitudinefluctuât, fiv'e, ut dixit Martialis (j) vibrât sine fine pru-riens lascives docili tremore lumbos fœmina olcpfatç (Latinicrijfare , Gr&ct srTepvylÇtiv appellant ) un de bellua à naturâedocta in congrestu citrà cáfìvtnv quiet £ perstant. Lucretius (j.)qttem nefeias utrumne inter Poètas an inter Philosophos nu-tneres, ham rationem reddif
Nec molles opu’ sent motus uxoribus hilum,
Nam mulier prohibet sc concipere atquè répugnât,Clunibus ipsa viri Venerem si lœta retractetAtquè exossatô ciet omni pectore fluctus.
Ejicit enim sulci rectâ regione viâqueVomerem, atquè locis avertit seminis ictum.
Idque suâ causa consuerunt scorta moveriNe complerentur crebrò, gravidœque jacerent (38).
II y a une grande différence entre les Poètes qui publientdes saletez à la maniéré de Catulle 8c d’O vide, 8c lesPoètes qui pour expliquer ses effets de la nature font obli-gez de se servir de mots obscènes. Lucrèce doit être misdans cette derniere classe, 8c par conséquent son style nepeut point tirer à conséquence contre ses mœurs. II n’enva pas de même de Catulle 8c de ses semblables, qui nepublient des ordures que pour faire l'histoire de leursamours, ou qu’afin d’exciter le monde à la débauché laplus impure. En un mot, Lucrèce est un Poète Physi-cien, 8c les autres font des vers galans: il lui est permisde se servir du style des Médecins; mais Vobscénité n’estpoint supoftable dans des vers de galanterie. Je ne parlepoint du Poème où l'Abbé Quillet aprend aux hommes àfaire de beaux enfans (39) : je n’ignore point les coups queMr. Baillet lui porte (40); ainsi je m’abstiens de dire quefi un Poète Chrétien, un Poète Ecclésiastique (41), nes'est point bani du nombre des honnêtes gens par les des-criptions qu’il a données fur le sujet de la génération (42),Lucrèce n’en doit point être bani.
Je ne me veux point prévaloir du témoignage de De-nys Lambin. C’est un Auteur qui voulant prouver pardes exemples la pudeur avec laquelle ses anciens Poètesdécrivoient ce qui concerne l’exercice Vénérien (43),allégué entre autres Passages celui de Luctece que j’ai citéci-dessus (44). Ad généra verecundiora redeo. Pindarus Apol-linis cum Cyrena concubitum narrant , ita tectìs verbis utitur,ut ne virginales quidem aures eis assenât fosse videantur hocmodb , ?/>« nui tic Xs%éuo ntiptv fiiXittìhx stolue , qyc. id est, li-ces ne ex ejus cubili suavem herbam tondêre? & ibìd. de An-têt filia, quam pater optinìi currenti pr&mium proposuerat.XftKToçtfy&m» iì oí íífiuç nupzìu àvtìy<ruvC âiroSpê'bai ijícAev ,id est , curfores autem florentem ei pubertatis aure&fructumdecerpere volebant. Lucres, libr. 4. in extr. de muliere mo-tum adhibente in comubitu. Ejicit enim sulci recta regione,viaque Vomerem, atquè locis avertit seminis ictum (4;).Ce qui m’empêche de me prévaloir de ce témoignage ,est que Lambin se conoissoit peu en délicatesse sur cechapitre; car nous regarderions aujourdhui comme quel-que chose de très-groffier, les expressions qui seraientsemblables à celles qu’il cite. L’un des exemples de Pin-dare contenus dans les paroles que j’ai copiées répond àcette expression Françoise, ils vouloient lui ôter la fleur defa virginité. Les exemples qu’il cite d’Homere (46) sontpour la plûpart aussi forts que les expressions de copulationcharnelle, & de cohabitation, que les Notaires de villageisoleraient presque plus insérer dans les contrats de ma-riage , comme on faisoit autrefois. II nous allégué enco-re ces mots d’Horace, lnachiam ter noctepotes, où, dit-il,verbum in quo turpitudo t? obfcœnitas ìnest tacetur : mais en-core que deux Poètes, natifs de Vire en Normandie(47)aient usé de la même supression qu’Horace en traduisantces paroles, leur Traduction ne laisse pas d’être sale. Jelaisse à dire que l’Ode, dont Lambin a pris cet exempled’une si honnête conduite, fournit un exemple tout con-traire peu après.
Inachiâ langues minus, ac me.lnachiam ter nocte potes: mihistmper ad mumMollis opus : pereat malì, q u£ t fLesbia, qmrenti taurum, monstravit mertem! ÀCum mihi Cous adejfet Amyntas,
Cujus in indomito constantior tnguine nervus,
Gjuàm nova cdlibus arbor mh&ret (48).
Ne nous fions donc point à Lambin ; il n est point Jugecompétent- ce qu’il apelle expressions chastes 8c honnê-tes ne se souffre point aujourd'hui dans les Pieces de Poé-sie galante, dans un Ouvrage de bel esprit, dans un Ser-mon , dans une Harangue. II n’y a que des Physiciens ,ou des Avocats, ou ceux qui font des Relations hiítori-ques, ou un Dictionaire, 8cc, qui les puissent louable-ment emploier.
D 4 î Finissons
(t) S.JEff-&r. 79 .
(0 L. 4 .
(j8) AntO*
nius Men-jotius ,Dis-leicac. Pa-thologica-
rum Partelll, pOg.AiS.Votez, axJJÌ siiDiJfertMìoi*de Fuioisuteiino.
(;») Voice,Mr. Bail! et,jugent, futles Poètes,T om. V, f>ag-61 .Ce Poèmede P.Abbé .
Quillet apour TitreCallipxdia.
(40) Lì-mè-me, ir
62,
(41) Ç’est .selon la j»? 1 *Jition de Mr m,Baillet.
Voiez, P Ar-ticle QUI t-,1ET.
(42) Bail-let, Juge-mens futles Poètes,Tom. V >pag. 61»
{43) Lilethue anmtaríquam ven-cunde , quamteSis verbisfoleant poetayti venereatttrpitudinen*Jîgnifieare.
Lambinusin Hoiat.Ode V LibriU.
(44) Cita-tion (Z8).-il est dans UXV Livre >Vers 1163*
( 45 ) Lam-bin. in Ho-rat. OdeVLibri 1 J,pag.m. ir?»129.
(47) Robertir Antoinese Cheva-lier d’A-gneaux,
freres.
(48) Horar-Epod. XIL