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Tome premier.
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PREMIER DISCOURS PRÉLIMINAIRE

de citoyens, que comme renfermant dans son sein toute linfluence politique de lanation, pomper la substance publique par mille canaux différents, et sarroger presqueexclusivement tous les emplois ecclésiastiques, civils , et militaires ?

Aussi la France étoit-elle plongée dans une véritable anarchie. Malgré les sages loiset la bonne police établies sous Louis XIV , non seulement chaque province , chaquecanton, chaque bourgade avoit des seigneurs , dont les intérêts se croisoient, maisencore on voyoit divers genres de seigneuries sur les mêmes choses et les mêmespersonnes ; ce qui, au lieu de diminuer le poids de la seigneurie entière , doubloit,triploit, quadruploit le prix de lesclavage. Cétoit sans doute un triste spectacle quecelui quoffroit le peuple français sous la domination de mille despotes. On voyoit unvaste et brillant empire, sans harmonie entre les classes des citoyens qui le composoient,et dans lequel on avoit établi deux ordres dhommes si différens lun de lautre, que lepremier sembloit , par ses prérogatives , rester dans le rang des souverains, tandisque le second paroissoit frappé des caractères humiliants de la servitude. Dès quunhomme avoit pu sintroduire dans la caste des nobles, létat lui devoit tout, et il nedevoit plus rien à létat ; les charges, les emplois, toutes les grâces étoient pour lui.Labus étoit parvenu au point que les nobles demandoient sans cesse, soit quils fussentriches ou pauvres , sans mettre en question si la ruine de létat ne seroit pas un jourle résultat de leurs pétitions indiscrètes. Quand toutes les places étoient remplies, on encréoit pour eux de nouvelles, ou bien ceux qui possédoient les anciennes se retiroientavec une pension égale à leur traitement, pour faire place aux nouveaux demandeurs.La même charge, souvent inutile, servoit à plusieurs titulaires.

Sous le régent, et depuis, sous Louis XV , ces abus allèrent en croissant; et, malgréle caractère économe de Louis XVI , ils furent portés à leur comble sous son régné.En approfondissant les causes de cet énorme déficit on a dévoilé chaque jour de nouvellesturpitudes : on apprit enfin quil existoit un registre particulier des déprédations de lacour, sous le nom de livre rouge : lassemblée nationale résolut de se le procurer. Lespremières instances furent inutiles. Ce livre contenoit les profusions de Louis XV . Leroi, par respect pour la mémoire de son aïeul, répugnoit à lever le voile qui couvroitune partie des torts du dernier régné : il céda cependant, et consentit à en donnerconnaissance aux commissaires du comité des pensions , sous la seule condition quelinquisition ne sétendroit pas au-delà de son régné. La première communication leuren fut donnée chez M. Necker , en présence de M. de Montmorin. Le ministre des financesleur ayant rappelé le désir du roi quon ne prît aucune connoissance de la dépensesecrete de son aïeul, les membres du comité , fideles aux principes de lassembléeconstituante, qui les avoit nommés pour ses commissaires, sabstinrent dy porter leursregards , et commencèrent la lecture de ce registre au premier article du régné deLouis XVI .

Ce livre fameux est un registre de dépenses, composé de cent vingt-deux feuillets,relié en maroquin rouge ; on avoit employé pour le former du papier de Hollande dela belle fabrique de D. et C. Blaauw , dont la devise empreinte dans le papier est Propatriâ et libertate. Chaque article de dépense est écrit de la main du contrôleur-général, etordinairement paraphé de la main du roi. Le paraphe est une L, avec une barre au-dessous. Ainsi ce livre porte successivement lécriture de MM. Terray, Turgot , Clugny,Necker, Joli de Fleury , dOrmesson, de Calonne , de Fourqueux, Lambert, etencore Necker. Le total des sommes portées sur le livre rouge, depuis le 19 mai 1774jusquau 16 août 1789, monte à 227,285,517 livres. On y voit que, sous le ministèrede M. de Calonne seul, Monsieur avoit touché 13,824,000 livres, et M. dArtoisi4,55o,ooo livres. On voit ensuite que, outre la somme ci-dessus, ce prince avoittouché, pour ses dettes, 7,5oo,ooo livres, indépendamment des rentes viagères dun