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HUITIEME DISCOURS PRÉLIMINAIRE
un soulèvement général. Au lieu de céder prudemment à l’orage, et d’en détournerpar-là une partie, les ministres et la cour firent tout ce qu’il falloit pour en rendreles suites plus désastreuses , et pour aigrir de plus en plus les esprits. On eut recoursà un de ces moyens, trop familiers aux gouvernements corrompus ; on résolut d’opposerla puissance des baïonnettes à celle de l’opinion publique; on décida qu’il falloit fairevenir dans Paris assez de troupes pour intimider cette grande commune. Il falloit pourcela un prétexte : voici celui qu’on imagina. On convint de porter aux derniers excèsce peuple immense d’ouvriers et de journaliers qui habitent le faubourg Antoine etle faubourg Marceau , et qui, éloignés par état de toute instruction et des affairespubliques, sont plus faciles à séduire et à égarer. Il ne falloit pour cela qu’immolerun honnête homme, et trouver un scélérat qui se chargeât de le calomnier. L’abbéRoi saisit avec avidité l’occasion de commettre un crime utile. Il avoit été secrétaire ducomte d’Artois , et il avoit surpris la protection de M. de Charost , qui lui avoit accordédes lettres de recommandation auprès de M. Réveillon , honnête citoyen du faubourgAntoine, qui occupoit à sa manufacture de papiers veloutés un grand nombre d’ouvriers,dont il étoit le bienfaiteur et le pere.
Ce négociant avoit fait à Pabbé Roi des avances considérables ; et celui-ci ne tenoit
aucun de ses engagements. M. Réveillon écrivit à M. de Charost, pour le prier de
le faire rembourser par son protégé. M. de Charost envoya la lettre à l’abbé Roi , quien coupa la signature, et écrivit au-dessus une obligation de six mille livres en safaveur. Le négociant indigné dénonça l’affaire à la justice. L’abbé Roi profita descirconstances pour le perdre. Tout-à-coup on répand le bruit que Réveillon a taxé lesalaire de ses ouvriers à i5 sous par jour , qu’il a dit que le pain étoit trop bon pour eux ,et qu’il a été chassé de son district pour son inhumanité. Les commis des fermes a voientannoncé depuis quelques jours qu’il entroit dans la ville une foule de gens sans aveu -on ne voulut donner aucune attention à cet avis; on ne laissa pas non plus le temps
d’éclaircir des imputations aussi faciles à vérifier : on attroupe les habitants des deux
faubourgs Antoine et Marceau , trompés par la calomnie. Une foule d’étrangers quepersonne n’avoit jamais vus , des gens inconnus même aux inspecteurs de la police ,brûlent un mannequin auquel ils donnent le nom de Réveillon , et condamnent ce citoyenà la mort sur un prétendu arrêt du Tiers-état.
M. Réveillon court implorer l’assistance du lieutenant de police : le guet à pied età cheval étoit occupé ailleurs ; on adresse ce négociant au commandant des gardes-françaises. Après vingt courses inutiles il parvient à aborder ce commandant : on luipromet de puissants secours ; et on n’envoie que quelques soldats , tandis qu’un bataillondes gardes-françaises , qui étoit à Paris , auroit dans ce premier moment remédié àtout : on les avoit employés souvent à de bien moindres choses. Les séditieux passentla nuit dans les cabarets , et préludent par de folles orgies au crime du lendemain ;et tous les surveillants de la police dorment ! On répand l’argent avec profusion,pour trouver plus de complices. On entre dans la maison de Réveillon , d’où il s’étoitheureusement éloigné avec sa femme ; on pille , on dévaste tout. Plusieurs de cesmisérables, qui étoient entrés dans les caves pour s’y gorger de vins et de liqueurs,y trouvèrent une mort bien méritée , en avalant à longs traits de l’acide nitreux etdes drogues destinées à la teinture.
Alors parut un appareil formidable de forces militaires. La multitude fait des armesde tout ce qui tombe sous sa main. Les gardes-françaises et les gardes-suisses essuyè-rent long-temps tous les coups de cette foule ivre et forcenée. Enfin un détachementde Royal - Cravatte eut ordre de charger : la vengeance fut terrible ; tout ce qui setrouva sur les toits fut tué à coups de fusil ; le peuple fut poursuivi avec la baïonnette.