Band 
Tome premier.
Seite
34
JPEG-Download
 

34 NEUVIEME DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Montesquieu avoit publié, vers le milieu de ce siecle, son Esprit des Lois : quelques erreurséchappées à ce grand homme, ne pouvoient nuire aux vérités répandues dans cet écrit,et présentées d’un style aussi brillant. Quel autre , avant lui, observa de si près le systèmesocial ? quel autre, même après lui, contempla de si haut un ensemble aussi vaste ? Ilest le premier dont l’analyse a pénétré le jeu caché , et suivi tous les ressorts desmachines politiques , les éternels rapports et réactions des hommes et des choses, desmœurs et des institutions, des climats et des gouvernements. Au génie qui invente, iljoignoit les talents qui embellissent. Il rendit les sciences souveraines ; il fit plus , illes rendit populaires et vulgaires. Tel et plus séduisant encore fut Voltaire , cet hommeinfatigable, qui combattit soixante ans , tantôt avec l’arme si puissante du ridicule ,tantôt avec la massue du savoir et de la raison, toujours avec le prestige de l’éloqüenceet la magie du coloris poétique, le despotisme de tous les genres, et les préjugés detous les états. Raynal , dans son livre du Commerce des Européens dans les Indes ; Boulanger ,dans son ouvrage du Despotisme oriental ; Helvétius , dans celui de VEsprit , éclaircirenttoutes les grandes questions relatives aux droits, au bonheur et à la liberté des hommes.Mais ce fut J. - J. Rousseau qui contribua le plus à terrasser le colosse antique dudespotisme.

Si Montesquieu et Rousseau avoient retrouvé les titres du genre humain, l’austereet profond Mabli avoit retrouvé ceux des Français : ses ouvrages étoient entre les mainsde toutes les personnes pensantes, et il est un de ceux qui ont le plus concouru parleurs écrits à tracer le code de nos nouvelles institutions. Ajoutez aux ouvrages dontnous venons de parler , l’excellent livre de Delolme , les Recherches sur les États - UniscVAmérique , par un citoyen de Virginie, et la Défense de la Constitution Américaine ,par John Adams. La philosophie avoit fait encore un plus grand pas ; et déjà Turgot etCondorcet , ainsi que quelques autres philosophes , écrivoient sur la perfectibilité del’espece humaine. Il est ici une observation très importante à faire : ce ne sont pointles écrits de tous ces philosophes qui ont causé le délire démagogique dont la France a eu à gémir j c’est au contraire parceque les meneurs et les chefs de la révolution sesont écartés des sages maximes de ces écrivains, qu’ils ont fait de la liberté une furie,et que tant d’horreurs ont été audacieusement commises en son nom. Nous avons dûinsister sur cette grande vérité, pour venger la philosophie de toutes les imputationsqu’on ne cesse de lui faire à cet égard.

Nous voici parvenus aux causes immédiates et prochaines de la révolution ; car ellen’a pas été l’ouvrage d’un seul homme ni de quelques hommes, mais le résultat d’ungrand nombre de circonstances, qui toutes ont concouru à la rendre inévitable. QuandMirabeau, quand d’Orléans , quand tous ceux qui se sont mis à la tête de cette subversionet régénération politique n’auroient pas existé, elle ne seroit pas moins arrivée ; maiselle eut peut-être été conduite d’une toute autre maniéré , et auroit pris une directionabsolument différente. Une grande sagesse de la part du ministère auroit pu seule laprévenir.

U faut sans doute mettre au premier rang des motifs qui ont amené la révolution, leprodigieux désordre des finances : néanmoins il faut dire en même temps que c’estsur-tout en finances, qu’un gouvernement qui ne fait pas tout ce qu’il veut , est mal-adroit etfoible. Nos révolutionnaires n’ont que trop prouvé les immenses ressources de touteespece qu’on eût pu trouver pour combler le déficit. Nous assignerons cependant ladilapidation des finances comme première cause, ne fût - ce que pour ne pas tropcontredire à cet égard l’opinion générale.

Mais une cause bien plus réelle aux yeux de quiconque connoît les hommes ; c’estla hauteur , l’orgueil, le faste insultant, le dédain très prononcé de la haute noblesse