DE LA RÉVOLUTION. i 7 5
contre elle presque toutes les forces de la Colonie , ne trouva d’autre moyen , pouréviter de tomber dans les mains de sa rivale, que de s’emparer du vaisseau le Léopard ,d’y monter , escortée d’un seul détachement en garnison à St.-Marc , qu’elle sut attacherà sa fortune , et de cingler vers la France , après avoir protesté , dans une adresse , deson dévouement pour les citoyens de Saint-Domingue et de sa fidélité pour la métropole,où elle allait sans crainte , disait-elle , chercher des juges , et demander une vengeanceéclatante des forfaits du gouverneur , de ses agens , et de l’assemblée du Nord.
En arrivant à Brest , les 85 membres fugitifs de l’assemblée de Saint-Marc se pré-sentèrent en effet comme des martyrs du patriotisme , forcés de venir chercher dans lamère-patrie un asile contre les persécutions du gouverneur et des aristocrates de laColonie ( c’étaient leurs expressions ). Séduite par ces apparences de civisme , la munici-palité les reçut avec une distinction utile à leurs vues : les citoyens s’empressèrentd’ofFrir leurs maisons à des victimes de la tyrannie $ et la société dite des Amis de laConstitution , se déclara hautement leur protectrice. Ils n’oubliaient rien cependant pourredoubler l’intérêt en leur faveur , et la haine qu’ils avaient excitée contre leurs ennemis.Un bruit circulait dans tous les vaisseaux de l’escadre que M. Marigny , major-généralde la marine , devait être envoyé à Saint-Domingue , et qu’il s’était vanté d’aller mettreà la raison et tailler en pièces les partisans de Rassemblée générale. Les matelots du Léopard se répandent sur les vaisseaux , et portent au soulèvement les équipages. Les premiersélémens de fermentation se renouvellent -, les plaintes recommencent contre les chefs ,contre la rigueur déshonorante des peines. Un matelot du Léopard se rend, ivre , sur lePatriote , et profère à haute voix, contre M. d’Entrecasteaux , commandant de ce vaisseau ,des invectives et des outrages. Celui-ci se contente prudemment de le renvoyer à sonbord. L’équiqage croit qu’on l’emmène pour le punir sévèrement ; il se soulève toutentier , et déclare qu’il ne le souffrira pas. M. d’Entrecasteaux dit que , si cela continue,il sera forcé de quitter le commandement j on lui répond : Tant mieux : vive la nation :les aristocrates à la lanterne ! Il veut rappeler aux matelots leur serment de fidélité etd’obéissance : Point de serment , répondent-ils 5 nous sommes les plus forts , et nous feronsla loi. M. Albert de Rioms vient lui-même à bord pour les faire rentrer dans le devoir ;on ne l’écoute pas ; et l’un des matelots du Patriote , au moment où le canot reconduisaità terre le général , crie au conducteur : Fais-le chavirer. La nuit suivante , une potenceest plantée à la porte de Marigny : on craignit que ce ne fût une menace ; mais le len-demain elle fut enlevée sans tumulte et sans résistance. Enfin un vaisseau se préparait àfaire voile pour la Martinique : la municipalité de Brest , s’imaginant que c’étaient descontre-révolutionnaires qu’on envoyait dans cette isle, arrêta le départ du vaisseau etlui défendit de lever l’ancre.
Alarmée de tous ces symptômes d’insurrection et d’anarchie, qui prenaient de jouren jour des caractères plus inquiétans, l’assemblée nationale ordonna aux membres del’assemblée de Saint-Marc de se rendre à Paris . En louant les motifs de la municipalitéde Brest , elle improuva sa démarche , comme attentatoire à l’autorité du pouvoirexécutif: enfin elle décréta le licenciement de l’équipage du Léopard , et l’envoi decommissaires civils chargés de s’adjoindre deux membres de la municipalité pour aviseraux moyens de rétablir la subordination dans l’escadre , et l’ordre dans la ville de Brest.Ces mesures produisirent d’heureux effets. La municipalité entière ouvrit les yeux : lesmatelots , ces hommes simples et grossiers , mais francs et droits , rentrèrent, à la voixde la patrie , dans la route dont ils avaient été écartés par des perfides suggestions •, maisils continuèrent de demander avec instance le changement des articles du code pénalqui avaient occasionné les premiers mouvemens. L’assemblée nationale écouta leurs ré-clamations , réforma les articles, et leur permit d’arborer le pavillon tricolor , qu’elleleur avait interdit jusqu’à ce qu’ils eussent mérité cette faveur par leur retour àl’obéissance.