Band 
Tome premier.
Seite
206
JPEG-Download
 

206 ta bleaux historiques

Un écrivain de ce temps-là disait qu’il ne voyait que les galériens , les traiteurs etles bourreaux qui pussent se plaindre de ce décret. En effet, il serait difficile de calculerle nombre des malheureux que l’avidité des employés a ruinés ou fait périr dans les ferset sur l’échafaud. Les habitans des villes n’ont guère moins souffert des liqueurs falsifiéesqui entraient dans leur consommation ; la litharge , les dissolutions métalliques, les végé-taux mal-sains employés par le marchand pour l’indemniser des droits qu’il était forcede payer, formaient, avec un léger mélange de vin naturel, la boisson habituelle descitoyens. La plupart de leurs maladies en étaient la suite , les figures pâles et hâves desParisiens attestaient aux yeux la mauvaise qualité des liqueurs que leurs guichetiersavides voulaient bien laisser entrer dans leur vaste prison. L’ivresse enfin , qui, lors-qu’elle n’est pas outrée , devient dans les pays de vignobles un innocent oubli de laraison , un rêve joyeux , était pour l’habitant de Paris un état de souffrance , d’abrutisse-ment , et souvent même de mort, causé par la qualité des boissons bien plus que par leurexcès.

Si à ces maux physiques on veut joindre les maladies morales dont les droits fiscauxétaient l’origine, si l’on se rappelle cette multitude de mercenaires toujours armés contreleurs citoyens , intéressés à les trouver coupables , ayant le droit odieux de leur fairesubir un honteux examen , de scruter leurs personnes et leurs demeures , de disposer ,sur leur simple témoignage , de leur liberté , de leur vie ; si l’on considère combien lamorale publique était blessée par les efforts des marchands pour tromper les acheteurs ,quelle défiance affreuse devait exister entre tous les membres de l’État, à combien d’in-justices et de crimes ces droits oppressifs ont servi de prétexte , que de tentatives on afaites pour s’y soustaire, quelles cruelles représailles ils ont souvent causées ; on conviendraque les décrets qui supprimèrent la gabelle , les octrois et les fermes , effacent la moitiédu traité des délits et des peines.

Ceux qui n’ont point vu jusqu’à quel point de perfidie les opposans de l’assembléeconstituante poussaient leurs efforts contre les lois les plus justes , ne croiront jamaisqu’une des objections qu’on présenta contre l’abolition des droits d’entrées , était la ruinedes contrebandiers. La postérité, plus heureuse que nous , aura même besoin qu’on luiexplique ce mot et cette objection hypocrite. Quand elle saura que le contrebandier ,poussé par son intérêt et non par la haine de l’oppression , correspondait avec les ennemisde l’État 5 qu’au mépris de toutes les lois il y introduisait des objets prohibés ; que,ne voyageant que la nuit et n’ayant d’asiles que les forêts et les cavernes , il ne différaitdes brigands que par la manière de voler ; quand elle saura que ses armes n’étaient pastoujours tournées contre ses persécuteurs , qu’elles ont sacrifié plus d’une fois le citoyenpaisible dans la crainte qu’il ne devînt un témoin indiscret , et que cet état continuelde violence et de guerre conduisait presque toujours son malheureux auteur aux galèresou à la potence ; elle ne concevra pas que des représentans préférassent d’exercer leursensibilité sur des gens qui violaient journellement les lois , plutôt que sur les malheurssans nombre dont la conservation de ces droits était cause. Réclamer en faveur descontrebandiers contre ce décret qui met fin à la contrebande , c’était la même chose quede se plaindre au nom des voleurs que la gendarmerie les empêche de continuer leursbrigandages.

Si l’on remontait à l’origine de tous les droits et qu’on cherchât l’étymologie de cemot, on verrait qu’il n’a été appliqué qu’aux inventions les plus odieuses de la fiscalité, etqu’on semblait leur avoir donné un nom plus respectable en raison de leur injustice 5on verrait , comme dans tous les autres abus , les ministres se réunissant pour pressurerle peuple , exiger de lui une partie des fruits de la terre en récompense de la protectionqu’il devait en recevoir. Ces redevances , bientôt converties en argent, furent étenduesà l’entrée des villes, et surtout de celles qu’habitaient les princes. Quand la moindre