DELA RÉVOLUTION. 2 35
l’étendue de l’empire , les soldats de Château-vieux, accompagnés de deux députés dela société populaire de Brest , reçurent, pendant une marche de vingt-cinq jours , lesfélicitations et les embrassemens des citoyens qui affluaient sur leur passage , les unspar esprit de jacobinisme , les autres par crainte.
Cependant la garde nationale parisienne pensa qu’une telle fête n’avait de but, d’effetréel, que de la flétrir. De là le reproche qu’elle fit aux sociétés populaires de placerdes soltats étrangers au-dessus de ceux de la patrie , et de ne présenter ceux-ci quecomme les bourreaux de leurs concitoyens. L’animosité devint telle entre les deux partis,que les esprits les plus sages desiraient que la fête fut supprimée plutôt que de voircouler du sang. Mais l’obstination et l’influence des Jacobins , ou plutôt de Collot-d’Herbois , l’instigateur de cette fête, furent telles , que la cérémonie eut lieu.
Les soldats de Château-vieux avaient séjourné plusieurs jours à Versailles . Les Jacobins,qui dominaient également depuis long-temps dans cette ville, leur procurèrent, parleurs frères et amis , l’accueil le plus distingué. Il y eut des repas dressés tout le longde la route de Versailles à Paris . Ils entrèrent dans la capitale le 9 avril, et le corps degardes suisses des Bons-Hommes battit aux champs à leur arrivée.
Parvenus à l’assemblée législative , qu’ils voulaient remercier de la justice qu’ils pré-tendaient qu’elle leur avait rendue , des débats de plusieurs heures s’élevèrent poursavoir s’ils seraient admis aux honneurs de la séance. Une majorité de 281 voix contre265 décida l’affirmative.
Nous n’entrerons point dans les détails matériels de cette fête , qui, sous ce point devue, ne pouvait manquer de ressembler à beaucoup de celles qui l’avaient précédéeet suivie 5 et si elle mérite d’être transmise à la postérité , ce n’est que par les différensmotifs politiques qui l’avaient suggérée aux Jacobins. On y voyait le buste de Sydney ,et deux sarcophages, monumens lugubres de la férocité de M. de Bouillé, les qua-rante victimes ( une était morte aux galères , l’autre était restée malade à Brest ) , lesquarante soldats de Château-vieux précédaient le char de la Liberté , le même qui avait( nous rougissons de le dire ) porté Voltaire.
La garde nationale avait été sévèrement consignée. Il faut cependant convenir que ,malgré son absence , et l’affluence , le concours prodigieux des spectateurs de tout état,de tout âge , et de tout sexe , tout se passa avec le plus grand ordre et la plus parfaitetranquillité. Le peuple se retira avec un sentiment délicieux , et le cœur rempli desplus douces émotions de la nature , parcequ’il crut en effet avoir vengé et consolél’innocence.
U n’est pas inutile d’ajouter ici que la même fête fut célébrée dans toute la France avec le même enthousiasme, le même esprit de vertige : c’est une nouvelle preuve dugrand et fatal ascendant des Jacobins. Il ne fut pas alors difficile de prévoir l’anarchie quiallait dévorer la France , et ce long enchaînement de sottises , de malheurs , et de cala-mités de toute espèce , enfin ce torrent, ce débordement de tous les crimes , qui l’adéshonorée et ensanglantée pendant toute la durée du gouvernement révolutionnaire,mais qui n’a pu flétrir une révolution dont tant d’obstacles ont au contraire augmenté lagloire , et l’ont rendue l’admiration de tous les siècles.