268 TABLEAUX HISTORIQUES, etc.
on l’a dit dans le temps. Plus de deux cents hommes tombent à cette décharge inopinéeet perfide : leurs camarades se replient en bon ordre, soutenus par les Bretons. Suivantd’autres, les Marseillais tirèrent les premiers. Quoi qu’il en soit, le feu ne cessoitpoint. Les Marseillais y furent exposés presque seuls , et pendant près d’une heure 3parceque les bataillons de Paris ,. mal approvisionnés de munitions, avoient à peinetrois coups à tirer. Les Suisses ne cessoient de fusiller du dedans de leurs casernes.La cavalerie de la gendarmerie nationale , qui a eu tant de part à cette journée quisans elle eût été plus sanglante, accourt, fond sur les casernes avec impétuosité, ety met le feu : quarante chevaux et vingt-cinq cavaliers périrent dans cette attaque.Les Suisses , chassés de leur retraite par le feu , fuient vers le château. Le feu secontinuoit toujours du côté de la ville et du jardin; on tiroit sur le peuple de toutesles fenêtres du pavillon de Flore, et de la grande galerie le long du quai. Plusieurscitoyens, sur-tout des femmes et des enfants, n’éviterent les balles qu’en se précipitantpar-dessus le parapet dans la rivière : on tiroit à-la-fois des combles et des souterrains.L’artillerie des Parisiens , parfaitement servie par les canonniers fédérés , ripostoitvigoureusement, et abattoit des fenêtres tous ceux qui osoient s’y montrer : mais lesBretons et les Marseillais, impatients de terminer le combat, se précipitent vers lechâteau, y pénètrent malgré le feu le plus vif et la résistance la plus opiniâtre, ets’emparent du grand escalier. Dès-dors le carnage devint horrible. L’ennemi, effrayéde l’audace des fédérés et du nombre des assaillants dont ils étoient suivis, cherchoitson salut dans la fuite. La fureur du peuple se montra sans pitié. Le vestibule , legrand escalier, la chapelle, toutes les antichambres, la salle du trône, celle du conseil,furent mondés du sang des Suisses et des domestiques du roi, et jonchés de leurscadavres. Ceux qui s’étoient réfugiés dans les combles furent précipités en bas : onchercha dans les Cuisines, dans les caves; aucun être vivant ne fut épargné. La fureurcontre les Suisses étoit portée a un tel point qu’on tua par méprise plusieurs personneshabillées de rouge , et que deux fédérés de Lorient , qui passoient à cheval, dans larue Nicaise, furent massacrés parcequ’ils portoient des uniformes de cette couleur.Soixante Suisses furent jugés prévôtalement et exécutés sur la place de la maisoncommune. Ceux qui purent s’enfuir furent poursuivis avec acharnement, et perdirentla vie dans les Champs-Elisées, au bord de la riviere, par-tout enfin où on les atteignit.
Quel spectacle présentoient les Tuileries ! les magnifiques appartements du châteauremplis de ruines et de cadavres , les meubles brisés , les glaces en éclats ; tout ce quiportoit l’empreinte de la royauté mis en pièces; au dehors deux corps-de-logis queeonsumoient les flammes, le feu prêt à gagner le Louvre, dix mille personnes victimesde cette journée !
L’assemblée nationale se hâta de prononcer la suspension du roi, que le conseilgénéral de la commune, présidée par Pétion , avoit demandée. On proposa ensuited’enfermer la famille royale au Temple. Ce projet ayant été décrété, elle y fut conduitedans deux voitures, le i 3 , à troi,s heures après midi.
Le feu, qui avoit commencé le io à neuf heures et demie, cessa tout-à-fait à midi,mais le massacre dura jusqu’à deux heures , et se renouvela les jours, suivants. Tellefut cette journée, amenée par la marche des évènements, et la disposition des esprits.On dut alors prévoir un nouvel ordre de choses ; et des ce moment la république s’élevatriomphante sur les débris d’un trône que venoit de consumer la foudre du io août.