DE LA RÉVOLUTION. 279
Cet homme n’a point de Dieu , il fut obligé de fléchir sous son ascendant , et de seconduire par ses conseils , quand ils eurent des desseins communs. Le retour du roi àParis , après la journée du 6 octobre, fut le fruit du concert qui s’établit pour quelquetemps entre ces deux personnages. Leurs intérêts quelquefois divisés parurent lesmettre en opposition ; mais ils se trouvèrent réunis dans le dessein d’arrêter la révo-lution à l’instant où elle prendrait un caractère trop favorable aux factieux dont onsait que Mirabeau osa jurer la perte. Un décret qui rendit temporaire la place decommandant général de Paris arracha M. de Lafayette à ses fonctions , et le confina pourquelque temps dans ses terres , d’où il fut rappelé au commèncement de la guerre , etplacé à la tête d’une de nos armées. Ce théâtre élevé , où il fallait qu’il se montrâtenfin tout entier, était trop glissant pour ne pas lui être funeste. En vain chercha-t-ilà se couvrir des ombres de l’inaction ; il voyait avec peine la faction d’Orléans s’aug-menter chaque jour , et dominer par le meurtre et l’anarchie. Enfin sa démarche hardie ,et le discours qu’il prononça à la barre du corps législatif, s’ils ne l’assimimilèrent pastout-à-fait à Monck ou à Cromwel, donnèrent à craindre au moins qu’il ne charchât àmarcher sur leurs traces. L’espèce d’absolution qu’il obtint alors ne fit qu’accroître lesalarmes des républicains , qui voulaient anéantir la constitution de 1791 ; et il seraitpeut-être vrai de dire que cette absolution influa beaucoup au moins sur l’époque del’insurrection. Quand cette nouvelle inattendue lui parvint, fidèle à son caractère indécis,il ne sut point prendre une résolution convenable à l’urgence du cas où il se trouvait.Il se tint dans le silence , et ne fit connaître sa rébellion qu’à l’instant où il apprit quedes commissaires du corps législatif se rendaient à son armée. Alors il ordonna auxadministrateurs de la ville de Sedan d’arrêter les trois factieuse , soi-disant commissaires.En effet , à peine furent-ils descendus de voiture, qu’on leur signifia l’ordre du général,et qu’ils furent conduits à la citadelle. Aussitôt que l’assemblée fut instruite de l’arres-tation de ses membres , elle nomma trois nouveaux commissaires chargés de remettreles premiers en liberté , et investis de tous les pouvoirs sur les autorités civiles etmilitaires. Les administrateurs de Sedan furent en même temps déclarés responsablesde toute atteinte qui serait portée à la sûreté des détenus.
Le décret d’accusation auquel devait s’attendre le général rebelle fut porté contrelui le 18 août ( r ). Ce décret, qui le déclarait déchu du commandement des troupesfrançaises , défendait aussi de le reconnaître , et de lui payer aucuns fonds dans lescaisses publiques en qualité de général, et intimait l’ordre de l’arrêter par-tout où onle trouverait. M. de Lafayette l’avait prévu. Son armée, campée en avant de Sedan , surla lisière du territoire étranger , ne lui laissait pas craindre d’être enveloppé du côtéde l’intérieur , et lui donnait le moyen de quitter la France aussitôt qu’il le croiraitnécessaire à sa sûreté. Cet instant était venu. 11 apprit dans la journée du 19 l’envoides nouveaux commissaires et le décret d’accusation rendu contre lui. Forcé à prendreson parti sur-le-champ , il se détermina pour l’émigration ; et dans la journée du 20il prit le chemin de Bouillon avec son état-major presque en entier , parmi lequel setrouvaient plusieurs membres de l’assemblée constituante (2). De Bouillon il écrivit àla municipalité de Sedan ; et, en lui donnant des assurances réitérées de sa haute
( 1 ) Le jour que ce décret d’accusation fut porté , un Marseillais se présente à la barre , et proposeà l’assemblée de lui ramener Lafayette mort ou vif. Cette proposition n’a pas de suite ; mais quelqu’undemandant à ce jeune homme quel prix il mettait à la tête de Lafayette , il fait cette réponse quicaractérise bien les sentimens qu’inspirait ce général et ceux qui animaient les Français , La tête delafayette vaut cent mille écus pour un hullan, et une couronne de chêne pour un homme libre.
(x) MM. Latour Maubourg , Bureau de Pusy , Alexandre Lameth , etc.