DE LA RÉVOLUTION. 335
imagination facile a émouvoir, sont plus disposées à marcher à la suite des chefs desectes politiques ou religieuses , qui s’elevent d’ordinaire durant les révolutions. Lesrestes de Marat furent enterres dans le jardin même des Cordeliers , sous un monumentsimple qui lui fut eleve, en attendant qu’on le plaçât au Panthéon . Une garde perpétuellefut établie à la porte du jardin ; la rue qu’avoit habitée Marat prit son nom ; sonimage fut placée dans le sein du corps législatif à côté de celle de Lepelletier. A cetexemple , les sociétés populaires , les simples citoyens , éleverent des bustes à celuique l’on représentoit comme le martyr de la liberté 5 la France en- fut couverte. Etc’est là sans doute une des taches les plus honteuses dont la tyrannie ait souillé larépublique.
Le club des Cordeliers , berceau et depuis char de triomphe de Marat , donna lesignal des honneurs qui furent rendus ensuite à son patron. Le plus beau vase deporphyre du garde-meuble national ne parut pas trop précieux pour renfermer son cœur,qui devoit rester déposé dans la salle d’assemblée de la société. Ce cœur fut exposé sur uneespece de reposoir dressé dans le jardin du Luxembourg , et un orateur lut en l’honneurdu nouveau saint un discours qui avoit pour épigraphe , O cor Jésus ! 0 cor Marat /Coeur sacré de Jésus , cœur sacré de Marat , vous avez les mêmes droits à nos hommages. Lestravaux du fils de Marie étoient comparés à ceux de Yami du peuple , les apôtres auxjacobins et aux cordeliers , les pharisiens aux aristocrates , les publicains aux bou-tiquiers , etc. L’orateur disoit , en concluant : Jésus est un prophète , et Marat est undieu.
Un pareil sermon , qui semble n’être au premier coup - d’œil qu’une facétie aussiridicule que celles du petit pere André , conduit l’observateur à des résultats plusïmportants : il y voit l’intention avouée de faire du maratisme une religion qu’il falloitprofesser ( comme toutes les autres ) sous peine de mort. Cette religion , livrée auxinterprétations de ses grands pontifes , Robespierre , Saint-Just , etc. , a été la seuleque l’on ait suivie pendant une année entière ; et certes la France , et peut-être l’Europe ,ont eu à la craindre plus encore que celle dè Jésus. Celle-ci du moins ne prêchoit quela communauté des propriétés 5 mais la première , d’après l’épigraphe (1) de son patron,e xigeoit formellement qu’elles changeassent de mains. Cette loi eût trouvé sans douteune facile exécution , puisque tant de gens y auroient été intéressés.
Quelque difficile qu’il soit de parler sans prévention de ses contemporains , quelquescontradictions que puisse éprouver le jugement que l’on en porte , nous ne pouvonsnous dispenser de dire ce que nous savons de Marat , tant de sa personne que de sesopinions ; et si notre jugement n’étoit point confirmé par la postérité , nous aurionsPayé du moins à la vérité un tribut dont nous n’aurions point à rougir , et l’historienscroit absous de l’erreur qu’il auroit commise par la faute du temps où il a vécu.
J. P. Marat étoit né à Neuchâtel en Suisse . Son enfance fut marquée par un amourde la singularité qui ne le quitta jamais. Il étudia de bonne heure les sciences physiques ;e t toutes les découvertes que l’on a faites depuis un siecle dans ces sciences ne parurenta son cerveau ardent que des erreurs consacrées qu’il devoit renverser par ses théoriesNouvelles. Voltaire daigna réfuter quelques unes des extravagantes opinions qu’il avoitpubliées sur la physique et la médecine. Marat ne se découragea point. Il parcourut unepartie de l’Europe , répandant ses systèmes, qui le tirent traiter par-tout de visionnaire.On se rappelle qu’il vint à la bibliothèque du roi, à Paris , dix ans avant la révolution ,
( 1) Ut redeat miseris , abeat fortuna superbis.
Afin que la fortune passe du riche au pauvre. Voilà l’épigraphe du tournai l'Ami du peuple , queMarat a publié depuis 178g jusqu’à sa mort. Il n’y a pas eu un crime commis en France dont l’idée11 ait été suggérée par cette exécrable feuille. Par bonheur , tous ceux qu’elle a conseillés n’ont pasété mis à exécution.