338 TABLEAUX HISTORIQUES
Cependant les départements qui ne s’étoient pas laissé surprendre aux brillantes pro-messes des oppresseurs , ceux qui avoient prononcé le plutôt et le plus constammentleur patriotisme , et dont les députés étoient presque tous sous le couteau de la tyrannie ,le Finistère , l’Ule et Vilaine, le Morbihan , la Gironde , les Bouches du Rhône , etplusieurs autres , formoient des bataillons destinés à venir jusques dans Paris replacerles proscrits à leur poste, et à former autour du corps législatif une garde qui les mîtà l’abri de l’influence des factions. Ces troupes , créées par un motif si généreux , nefurent point assujetties aux lenteurs ordinaires en pareil cas ; on vit accourir avecempressement une brillante jeunesse , que son âge trop tendre encore n’avoit pointappelée aux combats , et qui palpitoit d’aise en songeant que ses premiers pas dans lacarrière alloient assurer le salut de la partie. Presque partout les choix des adminis-trateurs s’arrêtèrent sur des citoyens aisés ; et ceux-ci s’en applaudirent, résolus desacrifier leur propre fortune pour épargner celle de la république. Pendant ces dispositionsmilitaires, des commissaires civils se rendoient dans les chefs-lieux de départements,pour y concerter leurs démarches , et donner à cette grande opération l’ensemble quilui étoit nécessaire. Au milieu de ces assemblées vraiment nationales , où des adminis-trateurs patriotes délibéroient sous les yeux de leurs commettants , parurent tout-à-coupquelques uns des députés proscrits le 2 juin.Ils racontent l’état où se trouve la convention,l’audace de la commune de Paris , les outrages dont ils ont été abreuvés -, ils annoncentles malheurs qui vont fondre sur la France , si Ton n’arrête le cours de tant d’excès. Leursvoix enflamment les courages ; on frémit au récit de ces horreurs que Ton ne connoissoitencore qu’à demi , on brûle de les venger , on part.
C’étoit à Caen que le rendez-vous de tous les bataillons de l’Ouest étoit fixé. Cetteville , placée au centre de la Bretagne, de la Normandie , du Maine et de l’Anjou ,pouvoit réunir des forces capables d’en imposer aux factieux , et c’est là que devoits’organiser le corps d’armée destiné à marcher contre Paris . Mais les émissaires de laMontagne étoient parvenus à diminuer , à force d’argent, le zele que les départementsavoient d’abord témoigné : quand le bataillon d’Ille et Vilaine arriva à Caen , il n’y entrouva qu’un seul autre disposé à marcher avec lui. Tant de lenteurs dans une affaire quiexigeoit la plus grande célérité étoient déjà d’un mauvais augure ; d’autres causes vinrentse joindre à celles-là , et firent échouer l’entreprise.
Le général de l’armée des côtes de Cherbourg , Félix Wimpffen , étoit connu parsa belle défense de Thionville au mois de septembre 1792. L’éclat que ce succèsavoit jeté sur lui , et la confiance qu’il avoit inspirée aux citoyens des départementsoù il commandoit , le placèrent naturellement à la tête des troupes qui se rassem-bloient à Caen . Il publia en conséquence un manifeste , où , en promettant paix etfraternité aux Parisiens , il juroit une guerre à outrance aux anarchistes. Mais , pendantqu’il se prononçoit si hautement en faveur des principes suivis par les vrais républicains ,il avoit des conférences particulières avec les députés réfugiés à Caen , et il leur pro-posoit de créer un papier monnoie , de s’allier avec l’Angleterre , en un mot de prendretoutes les mesures qui pouvoient tendre à rompre l’unité de la république , et à justifierles calomnies dont les proscrits étoient noircis par leurs oppresseurs. Que Wimpffen fûten effet royaliste, ou que plutôt (comme il en a été accusé ) il ne fit ces propositions auxdéputés que pour les rendre criminels , et les livrer ensuite à la Montagne, leursopinions différoient trop des siennes pour que Ton dût s’attendre à aucune espece d’unionentre eux. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que les députés obtinrent du généralqu’il feroit marcher vers Paris les troupes qui étoient déjà rassemblées. Wimpffen, forcéde céder à leurs instances, consentit au départ du bataillon d’Ille et Vilaine, qui , jointà celui du Calvados et aux dragons de la Manche , formoit un corps d’à-peu-près deux