CENT-HUITIEME TABLEAU
DE LA RÉVOLUTION.
APOTHÉOSE DE J. J. ROUSSEAU, LE n OCTOBRE 1794;
LE 20 VENDÉMIAIRE, AN TROISIEME DE LA RÉPUBLIQUE.
L A convention nationale acquitta la dette de la patrie envers un grand homme , enversun bienfaiteur de l’humanité , lorsqu’elle décréta l’apothéose de J. J. Rousseau , et latranslation de ses cendres au Panthéon . Eh ! qui fut jamais plus digne d’un telhonneur ? qui mérita plus nos hommages et ceux des générations futures ? L’histoiremême des premières années de Rousseau sera un sujet éternel de sentiments d’admiration.Une sensibilité extraordinaire, jointe à une imagination vive et brillante , fut la causepremière de tout ce qu’il a été ; et les occasions les plus bizarres , les plus terribles ,les plus heureuses , semblèrent se disputer le droit d’exercer , d'émouvoir cette amesensible , ce caractère aimant , timide et docile dans la vie ordinaire , mais ardent,fier, indomptable dans ses passions. Luttant de bonne heure corps à corps avec l’in-fortune , il semble qu’il promit à son cœur de se venger de ses maux en apprenant unjour aux hommes la bienfaisance et la justice. On diroit que cet espoir l’éleve au-dessusde tout, et lui donne la force et les moyens d’atteindre à ce but. Il savoit comme parinspiration que la vérité seule peut tracer la route de l’équité , et dicter les actionslouables ; il sentit que rien n’est bon , rien n’est beau que le vrai ( i ) ; aussi l’impérieuxbesoin de le connoître en toutes choses devint sa passion dominante. Il y mit une obsti-nation qu’on eût prise pour de la témérité. Sans guide , sans maître , il n’a d’autreméthode que l’envie de tout apprendre , d’autre encouragement que la fievre du savoir ,la soif dévorante de l’instruction. Il nourrit son esprit de toutes les connoissancespossibles : les temps , les lieux , les circonstances , le plaisir , la douleur, tout lui sertà comparer , à juger , à agrandir la sphere de ses idées. U rassemble enfin toutes seslumières acquises , descend avec elles dans les profondeurs du cœur humain ; et l’hommese découvre tout entier à son génie. C’est ainsi que , réunissant le sentiment a l’obser-vation , il trouve l’origine de nos vertus et de nos vices , les ressorts , le jeu , lesmouvements , les secrets de toutes les passions $ c’est ainsi qu’il s’empare des deuxplus beaux avantages de l’esprit humain , celui de penser toujours juste , et celui de
( 1 ) Aussi il prit pour devise ces mots : Vitam impendere vero.
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