45 o TABLEAUX HISTORIQUES
ce qu’on appela réaction thermidorienne, Il ne falloit plus qu’une circonstance pour porterle dernier coup à la puissance jacobite (i). Le procès de Carrier amena cette occasion.A mesure que l’affaire de ce député prenoit une tournure sinistre, la Société-Mere redoubloit d’intrigues pour le sauver. Dans le temps que la convention entendoit lerapport de la commission des vingt-et-un sur cette affaire , le bruit s’étoit répanduqu’on délibéroit aux jacobins sur les moyens d’organiser une nouvelle insurrectionpour venger Robespierre , et sur-tout pour préserver ses nombreux coopérateurs dusort qui les menaçoit. La réaction devoit peser particulièrement sur les dantonistes ,qui avoient contribué de la maniéré la plus active à la journée du 9 thermidor , endéclarant hautement qu’ils avoient voulu venger la mort de Danton (2). Ceux-ci,voilant leur intérêt particulier sous le masque de l’intérêt public , échauffèrent lesesprits d’une foule de jeunes gens, sous prétexte de les armer contre les anarchisteset terroristes qui avoient égorgé leurs peres et leurs freres. Un rassemblement nombreuxde citoyens se forme : le lieu des séances de la société est investi \ un combat s’engageà la porte et dans les environs ; quelques assaillants pénètrent dans les galeries et lestribunes , et insultent les jacobines qui les remplissoient. Le sang commençoit à couler,lorsqu’une députation du corps législatif se présenta pour arrêter le tumulte. Les jeunesgens se séparèrent, mais en protestant que si les jacobins osoient tenir une nouvelleséance, on démoliroit leur salle. Les jacobins montrèrent alors combien ils étoient lâchesquand le gouvernement ne les soutenoit pas. Us avoient juré de mourir à leur poste,et de faire à Carrier un rempart de leurs corps ; et ils se retirèrent sans faire aucunerésistance. Les clefs de leur antre furent déposées pour la seconde fois dans les comitésde la convention. Cet évènement contribua au rappel des soixante et treize députésincarcérés depuis le mois de novembre de l’année 1793. Ce fut à cette époquequ’on articula à la tribune de la convention tous les attentats commis par les jacobinset par les féroces proconsuls envoyés en mission. L’impression que faisoit le tableau detant d’atrocités se lisoit dans tous les yeux et sur la contenance de tous les spectateurs,On avoit vu dans d’autres circonstances les montagnards couvrir par des vociférationséclatantes la voix de leurs accusateurs5 mais alors l’évidence de leurs crimes, ou plutôtl’embarras où se trouvoient plusieurs de leurs chefs avec lesquels il seroit injuste deconfondre toute la Montagne, les réduisoit au silence le plus absolu. Les grands coupables,dénoncés alors par l’opinion publique, étoient sur-tout Barrere, Vouland , Collot,Billaud, Amar , Vadier , et les autres membres des anciens comités de gouvernement.Dans cette crise, tandis que , d’une part , la Montagne s’efforçoit d’atténuer peu-à-peul’horreur qu’inspiroient ses meneurs, elle affectoit de l’autre la plus grande modérationpour ne pas irriter ses adversaires. Les républicains , profitant de leurs avantages ,rappelèrent dans le corps législatif, ainsi que nous l’avons dit, les soixante et treizedéputés incarcérés. Malgré ce renfort, ils ne pouvoient triompher de la Montagne ,lorsque les divers éléments dont celle-ci étoit composée se réunissoient vers un mêmebut : on s’en apperçut quelques jours après. Lanjuinais , Isnard , et plusieurs autresdéputés, mis hors la loi ( 3 ] après le 2 juin, ayant réclamé par écrit l’anéantissementde la proscription proclamée contre eux , il fut décidé, sur un rapport fait au nom
( 1 ) On dit indifféremment jacobite ou jacobine.
(2) Le jour que le décret d’arrestation fut prononcé contre Robespierre , celui-ci voulut, mais envain , proférer quelques paroles. Un député lui dit : « Ne vois-tu pas , misérable , que ce qui t’em-pêche de parler , c’est le sang de Danion qui coule dans ta bouche ? »
(3 ) En Angleterre, ceux qui sont mis hors la loi peuvent, s’ils sont arrêtés, se justifier. Ce n’étoitpas de même parmi nous.