TROISIÈME ENTRETIEN.
ils l’évitent autant que faire se peut, ils posent leurs monuments sur leroc, leur territoire s’y prête merveilleusement; mais ils prétendent, enrevanche, faire voir toutes les parties des constructions qui s’élèvent au-dessus du sol ; le tailleur de pierre a son sentiment de vanité tout commele statuaire. Il veut (pour employer un terme de métier) que sa pierre aitson parement vu, une de ses faces au moins exposée aux regards. Si leGrec n’emploie pas les voûtes, ce n’est pas tant parce qu’il ne les connaîtpoint (ce qui est difficile à admettre) que parce que ce mode de construc-tion exige des culées puissantes, des massifs inertes de construction, etil lui répugne d’employer le bras humain à faire une masse passive dontune grande partie est cachée, qui exigera un travail pénible, machinal.Ouels que soient les avantages que présente la bâtisse voûtée, ces avan-tages , aux yeux du Grec, ne peuvent compenser (qu’on me passel’expression) l’humiliation du travail des culées. D’ailleurs, si le sol de sonterritoire le dispense de faire des fondations, il lui prodigue les plusadmirables matériaux ; si le marbre vient à lui manquer, comme dans laGrande-Grèce, en Sicile , il revêt la pierre qu’il emploie d’un stuc finappliqué avec un soin et une adresse inimitables. Ce stuc, il le colore defaçon à faire ressortir son travail, à le parer, car le Grec est éminemmentartiste : il aime, il respecte ce qu’il produit, il ne veut laisser ignorer auxyeux nul détail de son couvre.
(Juand le Romain a élevé sa bâtisse d’après les procédés que nousvenons d’indiquer tout à l’heure, s’il dispose d’artistes capables, s’il peutse procurer des marbres, même à grands frais et en les faisant venir descontrées les plus éloignées, une fois son programme rempli, il fait revêtirsa construction d’une couche de ces matières précieuses débitées enlames minces, il la décore de bandeaux, il y accole des colonnes, desentablements; sur scs voûtes, il fait poser des stucs sculptés, peints etdorés, il se fait Grec, quant à l’apparence de la matière, autant qu’il lepeut. Mais les monuments grecs sont petits, les monuments romains sontvastes, élevés; le Romain superpose les ordres grecs; bien mieux (etc’est là 011 le mépris du Romain pour le rationalisme grec apparaît) lesordres grecs ne portent que des plates-bandes; le Romain n’admet guèreque l’arc et la voûte dans ses édifices publics : il fait dresser des colonnesengagées contre les pieds-droits de ses arcs et, au-dessus des archivoltes,il pose des plates-bandes sur les colonnes, c’est-à-dire qu’il prendl’ordonnance grecque comme un cadre qui lui sert à orner sa constructionnécessaire. Singulière bévue, et qui montre bien comme le Romain dis-tingue la construction de la décoration, ne considérant celle-ci que commeun luxe, un vêtement dont l'usage ou l’origine lui importe peu.