Band 
Deuxième partie.
Seite
61
JPEG-Download
 

BEAUTÉ.

61

tandis qu’il en est tout autrement des nombres. Ayez devant les yeux deux sur-faces unies, de même forme, mais de grandeurs bien différentes : vous recon-naîtrez immédiatement que l’une d’elles l’emporte de beaucoup sur l’autre,mais vous n’apprécierez pas leurs rapports, et, à première vue, vous ne serezpas disposé à faire à la première toute la part qui lui revient. Tandis que si ellesétaient divisées l’une et l’autre en parties égales, de telles dimensions que lenombre de ces divisions fût facile à lire sur toutes deux, vous ne tomberiez pasdans cette erreur, parce que votre esprit agirait sur des nombres. Il y a plus :si les divisions de la plus grande surface sont tellement multipliées qu’ellesdonnent lieu à quelque confusion, un effet inverse se produira presque toujours ;l’imagination aidant, on sera porté à les croire plus nombreuses qu’elles ne lesont réellement, et, par suite, à s’exagérer les dimensions de l’objet. Qu’unegrande salle, par exemple, soit divisée sur sa longueur en trois travées, ellene paraîtra pas aussi longue que si le nombre de ces compartiments, rétrécis enconséquence, était porté à cinq ou à sept. C’est par ce motif que les basiliquesdes premiers temps du christianisme et la plupart de nos églises du moyen âge,donnent dès l’abord une idée très-nette de leurs dimensions, paraissent mêmequelquefois plus grandes qu’elles ne le sont réellement. Dans ces édifices, l’espa-cement des points d’appui ne varie qu’entre des limites assez restreintes, desorte que le nombre des travées est à peu près proportionnel aux longueurs. Quela longueur soit assez grande pour que ce nombre ne puisse être jugé au pre-mier aspect, on se l’exagérera inévitablement.

Mais il ne faudrait pas croire que cet effet est d’autant plus prononcé que lesdivisions sont plus petites et leur nombre par suite plus considérable ; car il estun point qu’on ne saurait dépasser sous peine d’arriver à un résultat diamétra-lement opposé. Ce phénomène a sans doute plusieurs causes. Vient en premièreligne une disposition parfaitement logique de notre esprit, qui veut une certainerelation entre les dimensions de l’objet et la grandeur prise pour unité de me-sure; si la différence est trop grande, il n’y a pas netteté suffisante dans la per-ception, et l’on se refuse instinctivement à admettre un terme de comparaisonqui ne répond pas au but, qui est sans efficacité parce qu’il est trop petit. Ensecond lieu, et peut-être ce motif méritait-il la priorité, en second lieu, desdivisions trop étroites doivent exercer une influence fâcheuse sur nos appré-ciations; elles mettent trop sous l’impression du petit pour que le sentiment dugrand puisse se faire jour. Il est deux ordres d’idées qui se combattent parfois,