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Ainsi, la maison à loyer, placée en ligne sur une'large avenue, sur un boulevard, ou formant angle surun beau carrefour avec des échappée's de perspective, nesaurait être absolument semblable à celle qui est situéedans une rue étroite où la vue est brusquement limitéeparles maisons qui font face. De même, on sera conduit,selon le choix, du quartier, à des changements dans la dis-tribution intérieure : aux quartiers riches, élégants,•appartiendront, avec leurs vastes appartements brillam-ment décorés, ces belles maisons à loyçr qui, sauf unplus grand nombre d’étages et une physionomie moins•caractérisée, ou moins individuelle, se rapprochent sen-siblement de l’hôtel privé. Dans les quartiers plus mo-destes s’élèveront, au contraire, les maisons où les petitesfortunes trouvent des logements qui leur sont appropriés.
Le commerce et l’industrie ont ..également des exi-gences dont on aura à tenir compte : dans telle partiede la ville c’est lej' ! grand commerce, le commerce deluxe qui domine, ét l’agencement des magasins fas-tueux dont il a besoin différera nécessairement de l’amé-nagement des petites boutiques et r des. magasins très-simples que veut, par exemple, le commerce des objetsde pure nécessité. Mais, ainsi que nous le faisions remar-quer, le cadre de la maison à loyer est restreint et permetpeu d’élévation de style ou d’écarts d’imagination.
La maison à loyer ne doit se signaler généralementpar aucun trait trop exceptionnel. Par son aspect, elledoit se conformer h peu près à tous les goûts sans seplier à aucun en particulier; par l’agencement desappartements, elle doit satisfaire à des besoins assezgénéraux pour que les locataires qui s’y succèdent à desintervalles plus ou moins rapprochés s’en accommodentaisément, et ces besoins concernent particulièrement ladistribution et l’hygiène, sur lesquelles on trouvera toutle monde à peu près d’accord. A cet égard, l’architecteaura a résoudre une foule de problèmes intéressants : —la meilleure répartition possible de l’espace, du jour, de1 air et de la chaleur; — l’écoulement le plus salubre deseaux pluviales et ménagères, une distribution commodedes eaux potablss et peut-être du gaz, et une bonne ven-tilation; 1 arrangement de chaque appartement de façona ménager la liberté et l’isolement facultatif des diversmembres de la famille, à faciliter la surveillance et l’exer-cice du service domestique et à rendre le plus direct pos-sible l’accès des pièces destinées à recevoir le monde; —enfin, la séparation la plus complète possible des apparte-ments contigus, de telle sorte que les habitudes bruyantesd’un locataire ne viennent pas troubler le repos et la tran-quillité de ses voisins.
Comme on le voit, ce sont des problèmes pratiques,très-dignes, d’ailleurs, d’être étudiés, qui se posent icià l’architecte, plutôt que la question d’art proprementdite, ou du moins celle-ci, dans un semblable pro-gramme, ne prend qu’une place secondaire. C’est ceque les jeunes gens sortant des écoles, les architectesencore tout fraîchement remplis de l’élude des chefs-d’œuvre des âges écoulés, se mettent difficilement dansl’esprit. Ils ne comprennent pas assez que le proprié-taire, le plus souvent père de famille, a des filles à doter,des fils dont il faut faire d’abord l’éducation, et qu’il sera
nécessaire de pousser ensuite dans le monde, et qu’onbâtit des maisons à loyer, des « maisons de rapport »,comme on dit, pour trouver, avant tout, un placementavantageux de capitaux. Sans doute l’aspect de sa maisonimporte au propriétaire; il veut qu’elle soit d’apparencedécente et honorable. Mais ce qui lui importe par-dessustout, c’est que la distribution en soit entendue, le ser-vice domestique facile, propre et discret, que les appar-tements, enfin, soient sains, commodes et agréables,afin que le locataire n’hésite pas à y mettre un bon prix.
Une maison empruntée par la fantaisie à l’Antiquitéou au xm e siècle, est une excentricité que l’honnêtepère de famille repoussera avec frayeur, et que quelqueshommes riches, qui ne marchandent pas avec leurs ca-prices, peuvent seuls se permettre : exécuter une pareilleœuvre ne peut être qu’une exception dans la carrière del’architecte, exception qui peut prouver le talent, mais quin’est pas de nature à procurer à son auteur une clien-tèle nombreuse. Il existe à Paris plusieurs maisons quenous pourrions citer, fort à la mode il y a dix ou vingtans parmi les adeptes de tel ou tel style particulierd’architecture, et qui ne sont plus regardées, aujour-d’hui, que comme les tentatives au moins aventureusesd’une jeunesse inexpérimentée. Plusieurs de ces mai-sons, cependant, ont été construites par des artistesd’un incontestable mérite. Mais la maison d’habitationcommune dans une grande cité, la maison à loyer, en unmot, est, de toutes les constructions, celle qui supportele plus difficilement la fantaisie. Ce qu’elle réclameavant tout, c’est la sagesse, le calme, la réserve. Cen’est plus, comme nous l’avons dit, l’habitation d’unindividu, d’une famille, ou même d’un groupe de fa-milles rattachées par des liens communs de parenté;non : c’est la demeure de tout le monde, et dans le pré-sent, par la juxtaposition de nombreuses familles en-tièrement étrangères les unes aux autres, et dans l’avenir,par la succession d’hôtes qui, tour à tour, y viendrontchercher un abri passager. Aussi, ne craignez pas d’ymultiplier les facilités de distribution, les dégagementscommodes; dans la disposition générale, conformez-vous, selon la proportion de votre œuvre, aux tendancesqui, en France , à notre époque, ont élargi pour chacunle cercle des rapports extérieurs, de ce qu’on peut nommerla vie publique d’une famille ; tracez, dans l’appartementd’une maison à loyer, la limite qui doit séparer le salon,théâtre des communications avec le dehors, des chambresintimes où vit la famille. Mais, cet ordre d’idées généralessatisfait, évitez tout ce qui a une signification trop pré-cise : le meuble à destination fixe, installé avec un carac-tère de permanence, et qui convient si bien à l’hôtel privé,est le plus souvent inadmissible dans l’appartement de lamaison à loyer, où, très-fréquemment, il gêne les arran-gements intimes du nouvel occupant, à qui il déplaît plusencore qu il n’accommodait le locataire précédent.
En résumé, disons-le, la maison à loyer est le lieucommun de l’architecture, lieu commun qui doit brillerparle sens commun. Elle doit convenir à la foule, non àla façon d’une mode éphémère, mais à titre d’installationinvariablement confortable et décente. Peu ou pas defantaisie donc, car la fantaisie de l’un est l’aversion de
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