288
RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Blés, pour y fêler les enrôlés qui devaient partirpour l’armée; l’oisiveté du peuple, jointe à l’agi-tation d’un festin, pouvait conduire aux plus mau-vais projets. La salle de la convention fut aussiremplie que la veille. Dans les tribunes, à laMontagne, les rangs étaient aussi serrés et aussimenaçants. La discussion s’ouvre sur plusieursobjets de détail. On s’occupe d’une lettre de Du-mouriez. Robespierre appuie les propositions dugénéral, et demande la mise en accusation de La-noue et Stengel, tous deux commandant à l’avant-garde, lors de la dernière déroute. L’accusationest aussitôt portée. Il s’agit ensuite de faire partirles députés commissaires pour le recrutement.Cependant leurvote étant nécessaire pour assurerl’établissement du tribunal extraordinaire, on dé-cide de l’organiser dans la journée, et de dépêcherles commissaires le lendemain. Cambacérès de-mande aussitôt et l’organisation du tribunal ex-traordinaire, et celle du ministère. Buzot s’élancealors à la tribune, et il est interrompu par desmurmures violents. — s Ces murmures, s’écrie-» t-il, m’apprennent ce que je savais déjà, qu’il y a» du courage à s’opposer au despotisme qu’on nous» prépare. » —Nouvelle rumeur. 11 continue : —
« Je vous abandonne ma vie, mais je veux sauver» ma mémoire du déshonneur, en m’opposant au» despotisme de la convention nationale. On veuts que vous confondiez dans vos mains tous lespou-« voirs. »—Il faut agir et non bavarder, s’écrieune voix. —« Vous avez raison, reprend Buzot ;
» les publicistes de la monarchie ont dit aussi» qu’il fallait agir, et que par conséquent le gou-» vernernent despotique d’un seul était le meil-» leur.» —Un nouveau bruit s’élève, la confu-
sion règne dans l’assemblée; enfin on convientd'ajourner l’organisation du ministère, et de nes’occuper actuellement que du tribunal extraordi-naire. On demande le rapport du comité. Ce rapport jn’est pas fait, mais à défaut on demande le projetdont on est convenu. Robert Lindet en fait la lec-ture en déplorant sa sévérité. Voici ce qu’il proposedu ton de la douleur la plus vive : le tribunal seracomposé de neuf juges, nommés par la convention,indépendants de toute forme, acquérant la convie- jlion par tous les moyens, divisés en deux sections ;toujours permanentes, poursuivant à la requête dela convention ou directement ceux qui, par leurconduite, ou la manifestation de leurs opinions,auraient tenté d’égarer le peuple, ceux qui, par lesplaces qu’ils occupaient sous l’ancien régime,
rappellent des prérogatives usurpées par les des-postes.
A la lecture de ce projet épouvantable, les ap-plaudissements éclatent à gauche, une violenteagitation se manifeste à droite. — Plutôt mourir,s’écrie Vergniaud, que de consentir à l’établisse-ment de cette inquisition vénitienne! — U faut aupeuple, répond Amar, ou cette mesure de salutoul’insurrection. — « Mon goût pour le pouvoir ré-» volutionnaire, dit Cambon, est assez connu;» mais si le peuple s’est trompé dans les élections,» nous pourrions nous tromper dans le choix de ces» neuf juges, et ce seraient alors d’insupportables» tyrans que nous nous serions imposés à nous-» mêmes! » — Ce tribunal, s’écrie Duhem, estencore trop bon pour des scélérats et des contre-révolutionnaires!—Le tumulte se prolonge, et letemps se consume en menaces, en outrages, encris de toute espèce. Nous le voulons, s’écrient lesuns; nous ne le voulons pas, répondent les autres.Barrère demande des jurés, et en soutient la né-cessité avec force. Turreau demande qu’ils soientpris à Paris; Boyer-Fonfrède , dans toute la répu-blique, parce que le nouveau tribunal aura à jugéedes crimes commis dans les départements, lesarmées, et partout. La journée s’écoule, et déjà lanuit s’approche. Le président Gensonné résumeles diverses propositions, et se dispose à lesmettre aux voix. L’assemblée accablée de fatiguesemble prête à céder à tant de violence. Les mem-bres de la Plaine commencent à se retirer, et laMontagne, pour achever de les intimider, demandequ’on vote à haute voix. — « Oui, s’écrie Féraud» indigné, oui, votons à haute voix, pour faire con-» naître au monde les hommes qui veulent assas-» sincr l’innocence, à l’ombre de la loi ! » —Cettevéhémente apostrophe ranime le côté droit et lecentre, et, contre toute apparence, la majoritédéclare : 1° qu’il y aura des jurés; 2“ que cesjurés seront pris en nombre égal dans les départe-ments; 5° qu’ils seront nommés par la convention-Après l’admission de ces trois propositions!Gensonné croit devoir accorder une heure de rép* 1à l’assemblée, qui était accablée de fatigue. Lesdéputés se lèvent pour se retirer. — Je somme>s’écrie Danton, les bons citoyens de rester à leursplaces! — Chacun se rassied aux éclats de cettevoix terrible. « Quoi! reprend Danton , c’est an l’instant où Miranda peut être battu, et Dumou-» riez, pris par derrière, obligé de mettre bas» les armes, que vous songeriez à délaisser votic