345
qui ne trouvait jamais qu’un moyen de terminer leshésitations révolutionnaires, la dictature, Marat ,voyant qu’on tergiversait encore le 2 juin, avaitrépété, ce jour-là comme tous les autres: Il nousfaut un chef. Sommé d’expliquer ce propos, il lejustifia à sa manière, et les jacobins s’en conten-tèrent bien vite, satisfaits d’avoir prouvé leursscrupules et la sévérité de leurs principes républi-cains. On présenta aussi quelques observations surla tiédeur de Danton , qui semblait s’être amollidepuis la suppression de la commission des douze,et dont l’énergie soutenue jusqu’au 31 mai n’étaitpas allée jusqu’au 2 juin. Danton était absent; Ca-mille Desmoulins , son ami, le défendit chaudement,et on se hâta de mettre fin à celte explication, parménagement pour un personnage aussi important,et pour éviter des discussions trop délicates; car,bien que l’insurrection fût consommée, elle étaitloin d’être universellement approuvée dans le partivictorieux. On savait en effet que le comité de salutpublic, et beaucoup de montagnards, avaient vuavec effroi ce coup d’État populaire. La chose faite,il fallait en profiter, sans la remettre en discussion.On s’occupa donc aussitôt d’user promptement etutilement de la victoire.
U y avait pour cela différentes mesuresàprendre.Renouveler les comités où s’étaient placés tous lespartisans du côté droit, s’emparer par les comitésde la direction des affaires, changer les ministres,Surveiller la correspondance, arrêter à la poste lesécrits dangereux, ne laisser arriver dans les pro-vinces que les écrits reconnus utiles (car, disaitRobespierre , la liberté de la presse doit être en-tière, sans doute, mais ne pas être employée àPerdre la liberté), former sur-le-champ l’arméeévolutionnaire dout l’institution avait été décrétée,et dont l’intervention était indispensable pour fairee xécuter à l’intérieur les décrets de la convention,e ffectuer l’emprunt forcé d’un milliard sur les ri-ches : tels furent les moyens proposés et adoptésunanimement par les jacobins. Mais une mesuredernière fut jugée plus nécessaire encore que toutestas autres, c’était la rédaction, sous huit jours, deta constitution républicaine. Il importait de prouver*lue l’opposition des girondins avait seule empêchéuccomplissement de cette grande tâche, de rassu-r er la France par de bonnes lois, et de lui présenterUn Pacte d’union autour duquel elle put se rallierl °ut| entière. Tel fut le vœu émis à la fois par les ja-c °bins, les cordeliers, les sections et la commune.
La convention, docile à ce vœu irrésistible et ré-
pété sous tant de formes, renouvela tous ses comi-tés de sûreté générale, des finances, de la guerre,de législation, etc. Le comité de salut public, déjàchargé de trop d’affaires, qui n’était point encoreassez suspect pour qu’on osât en destituer brusque-ment tous les membres, fut seul maintenu.Lebrunfut remplacé aux relations extérieures par Defor-gues, et Clavière aux finances par Destournelles.On regarda comme non avenu le projet de consti-: tution présenté par Condorcet , d’après les vues desgirondins; le comité de salut public dut en effet enprésenter un autre sous huit jours. On lui adjoignitcinq membres pour ce travail. Enfin il reçut ordrede préparer un mode d’exécution pour l’empruntforcé, et un projet d’organisation pour l’armée ré-volutionnaire.
Les séances de la convention avaient un aspecttout nouveau depuis le 31 mai. Elles étaient silen-cieuses, et presque tous les décrets étaient adoptéssans discussion. Le côté droit et une partie ducentre ne votaient plus; ils semblaient protesterpar leur silence contre toutes les discussions prisesdepuis le 2 juin, et attendre les nouvelles des dé-partements. Marat avait cru devoir par justice sesuspendre lui-même, jusqu’à ce que ses adversairesles girondins fussent jugés. En attendant, il re-nonçait, disait-il, à ses fonctions, et se bornait àéclairer la convention dans sa feuille. Les deuxdéputés Doulcet et Fonfrède de Bordeaux , rompi-rent seuls le silence de l’assemblée. Doulcet dé-nonça le comité d’insurrection, qui n’avait pascessé de se réunir à l’évêché, et qui, arrêtant lespaquets à la poste, les décachetait, et les renvoyaitdécachetés à leur adresse, avec son timbre, por-tant ces mots : Révolution du 31 mai. La conven-tion passa à l’ordre du jour. Fonfrède , membre dela commission des douze, mais excepté du décretd’arrestation , parce qu’il s’était opposé aux mesu-res de cette commission, Fonfrède monta à latribune, et demanda l’exécution du décret quiordonnait sous trois jours le rapport sur les déte-nus. Cette réclamation excita'quelque tumulte. —« Il faut, ditjFonfrède, prouver)aulplus tôt l’inno-cence de nos collègues. Je ne suis resté ici quepour la défendre, et je vous déclare qu’une forcearmée s’avance de Bordeaux pour venger les atten-tats commis contre eux. » — De grands cris s’éle-vèrent à ces paroles, l’ordre du jour repoussa la pro-position de Fonfrède , et on retomba aussitôt dansun silence profond. — Ce sont, dirent les jacobins,les derniers cris des crapauds du marais.