370
RÉVOLUTION FRANÇAISE.
spéciales qu’exige la marine ne permettaient pasde remplacer les vieux officiers par de nouveaux,et de faire, en six mois, d’un paysan un soldat, unsous-officier, un général. Le ministre de la guerre,Bouchotte , s’était seul conservé en faveur, parceque, à l’exemple de Pache, son prédécesseur, ilavait livré ses bureaux aux jacobins et aux Corde-liers , et avait calmé leur défiance en les appelanteux-mêmes dans son administration. Presque tousles généraux étaient accusés, et particulièrementles nobles; mais deux surtout étaient devenus l’é-pouvantail du jour : Custine, au Nord, et Biron àl’Ouest. Marat , comme on l’a vu, les avait dénon-cés quelques jours avant sa mort ; et depuis cetteaccusation, tous les esprits se demandaient pour-quoi Custine restait au camp de César sans déblo-quer Valenciennes ? pourquoi Biron, inactif dansla basse Vendée, avait laissé prendre Saumur etassiéger Nantes ?
La même défiance régnait à l’intérieur : la ca-lomnie errait sur toutes les têtes et s’égarait sur lesmeilleurs patriotes. Comme il n’y avait plus decôté droit auquel on pût tout attribuer, comme iln’y avait plus un Roland, un Brissot , un Guadel,à qui on pût, à chaque crainte, imputer une tra-hison, le reproche menaçait les républicains lesplus décidés. Il régnait une fureur incroyable desoupçons et d'accusations, La vie révolutionnairela plus longue et la mieux soutenue n’était plusune garantie, et on pouvait, en un jour, en uneheure, être assimilé aux plus grands ennemis dela république. Les imaginations ne pouvaient passe désenchanter sitôt de ce Danton , dont l’audaceet l’éloquence avaient soutenu les courages danstoutes les circonstances décisives; mais Danton portait dans la révolution la passion la plus violentepour le but, sans aucune haine contre les indivi-dus, et ce n’était pas assez. L’esprit d’une révolu-tion se compose de passion pour le but, et de hainepour ceux qui font obstacle : Danton n’avait quel’un de ces deux sentiments. En fait de mesuresrévolutionnaires tendant à frapper les riches, àmettre en action les indifférents, et à développerles ressources de la nation, il n’avait rien ménagé,et avait imaginé les moyens les plus hardis et lesplus violents; mais, tolérant et facile pour les in-dividus, il ne voyait pas des ennemis dans tous ; ily voyait des hommes divers de caractère, d’esprit,qu’il fallait ou gagner, ou accepter avec le degréde leur énergie. 11 n’avait pas pris Dumouriez pour jun perfide, mais pour un mécontent poussé à bout. :
Il n’avait pas vu dans les girondins les complicesde Pilt, mais d’honnêtes gens incapables, et ilaurait voulu qu’on les écartât sans les immoler. Ondisait même qu’il s’était offensé de la consignedonnée par Henriot le 2 juin. Il touchait la mainà des généraux nobles, dînait avec des fournis-seurs , s’entretenait familièrement avec les hom-mes de tous les partis, recherchait les plaisirs, eten avait beaucoup pris dans la révolution. On sa-vait tout cela, et on répandait sur son énergie etsa probité les bruits les plus équivoques. Un jour,on disait que Danton ne paraissait plus aux Jaco-bins ; on parlait de sa paresse, de ses continuellesdistractions, et on disait que la révolution n’avaitpas été une carrière sans jouissances pour lui. Unautre jour, un jacobin disait à la tribune : <t Danton m’a quitté pour aller toucher la main à un géné-ral. » Quelquefois on se plaignait des individusqu’il avait recommandés aux ministres. N’osantpas toujours l’attaquer lui-même, on attaquait sesamis. Le boucher Legendre, son collègue dans Indéputation de Paris , son lieutenant dans les rueset les faubourgs, et l’imitateur de son éloquencebrute et sauvage, était traité de modéré par Hé-bert et les autres turbulents des Cordeliers. ■—« Moi un modéré ! s’écriait Legendre aux Jacobins,s quand je me fais quelquefois des reproches d’ex** 1 't gération; quand on écrit de Bordeaux que j’ a ‘» assommé Guadet ; quand on met dans tous le s» journaux que j’ai saisi Lanjuinais au collet, etn que je l’ai traîné sur le pavé ! » On traitait en-core de modéré un autre ami de Danton , patrioteaussi connu et aussi éprouvé, Camille Desmoulin s >l’écrivain à la fois le plus naïf, le plus comique etle plus éloquent de la révolution. Camille connais'sait beaucoup le général Dillon, qui, placé p arDumouriez au poste des Islettes dans l’Argonne ,y avait déployé tant de fermeté et de bravoure-Camille s’était convaincu par lui-même que Did 011n’était qu’un brave homme sans opinion politiq 11 ®’mais doué d’un grand instinct guerrier, et nedemandant qu’à servir la république. Tout à coup’par l’effet de cette incroyable défiance qui régn alt ’on répand que Dillon va se mettre à la tête d’uneconspiration pour rétablir Louis XVII sur le trône-Le comité de salut public le fait aussitôt arrêter-Camille, qui s’était convaincu par ses yeux q u untel bruit n’était qu’une fable, veut défendre DiU° n
devant la convention. — Alors de toutes parts o n
"Ril"
lui dit: Vous dînez avec les aristocrates. — Çlaud-Varennes, en lui coupant la parole, s écrie ■