582 RÉVOLUTION FRANÇAISE.
chetait pas les biens. Les assignats restaient dansla circulation, comme une lettre de change nonacceptée, et s’avilissaient par le doute et par laquantité.
Le numéraire seul restait toujours comme me-sure réelle des valeurs; et rien ne nuit à une mon-naie contestée, comme la rivalité d’une monnaiecertaine et incontestée. L’une se resserre et refusede se donner, tandis que l’autre s’offre en abon-dance, et se discrédite en s’offrant. Tel était le sortdes assignats par rapport au numéraire. La révo-lution, condamnée à des moyens violents, ne pou-vait plus s’arrêter. Elle avait mis en circulationforcée la valeur anticipée des biens nationaux; elledevait essayer de la soutenir par des moyens for-cés. Le 11 avril, malgré les girondins qui luttaientgénéreusement, mais imprudemment, contre lafatalité de cette situation révolutionnaire, la con-vention punit de six ans de fers quiconque vendraitdu numéraire, c’est-à-dire échangerait une cer-taine quantité d’argent ou d’or contre une quantiténominale plus grande d'assignats. Elle punit dela même peine quiconque stipulerait pour les mar-chandises un prix différent, suivant que le paye-ment se ferait en numéraire ou en assignats.
Ces moyens n’empêchaient pas la différence dese prononcer rapidement. En juin, un franc métalvalait trois francs assignats ; et en août, deux moisaprès, un franc argent valait six francs assignats.Le rapport de diminution, qui était de un à trois,s’était donc élevé de un à six.
Dans une pareille situation, les marchands re-fusaient de donner leurs marchandises au mêmeprix qu’autrefois, parce que la monnaie qu’on leuroffrait n’avait plus que le cinquième ou le sixièmede sa valeur. Ils les resserraient donc et les refu-saient aux acheteurs. Sans doute, cette diminutionde valeur eût été pour les assignats un inconvénientabsolument nul, si tout le monde, ne les recevantque pour ce qu’ils valaient réellement, les avaitpris et donné au même taux. Dans ce cas, ils au-raient toujours pu faire les fonctions de signe dansles échanges, et servir à la circulation comme touteautre monnaie; mais les capitalistes qui vivaientde leurs revenus, les créanciers de l’État qui rece-vaient ou une rente annuelle ou le remboursementd’un office, étaient obligés d’accepter le papiersuivant sa valeur nominale. Tous les débiteurss’empressaient de se libérer, et les créanciers,forcés de prendre une valeur fictive, ne touchaientque le quart, le cinquième ou le sixième de leur
capital. Enfin le peuple ouvrier, toujours obligéd’offrir ses services, de les donner à qui veut lesaccepter, ne sachant pas se concerter pour faireaugmenter les salaires du double, du triple, àmesure que les assignats diminuaient dans la mêmeproportion, ne recevait qu’une partie de ce quilui était nécessaire pour obtenir en échange lesobjets de ses besoins. Le capitaliste, à moitiéruiné, était mécontent et silencieux; mais le peu-ple furieux appelait accapareurs les marchandsqui ne voulaient pas lui vendre au prix ordinaire,et demandait qu’on envoyât les accapareurs à laguillotine.
Cette fâcheuse situation était un résultat néces-faire de la création des assignats, comme les assi-gnats eux-mêmes furent amenés par la nécessitéde payer des dettes anciennes, des offices et uneguerre ruineuse ; et, par les mêmes causes , I emaximum devait bientôt résulter des assignats.Peu importait en effet qu’on eût rendu cette mon-naie forcée, si le marchand, en élevant ses prix,parvenait à se soustraire à la nécessité de la rece-voir. Il fallait rendre le taux des marchandisesforcé comme celui de la monnaie. Dès que la loiavait dit: le papier vaut six francs, elle devaitdire : telle marchandise ne vaut que six francs;car autrement le marchand, en la portant à douzeéchappait à l’échange.
Il avait donc fallu encore, malgré les girondins,qui avaient donné d’excellentes raisons puiséesdans l’économie ordinaire des choses, établir I emaximum des grains. La plus grande souffrancepour le peuple, c’est le défaut de pain. Les blésne manquaient pas, mais les fermiers, qui ne vou-laient pas affronter le tumulte des marchés, 1,1livrer leur blé au taux des assignats, se cachaienlavec leurs denrées. Le peu de grain qui se montra' 1était enlevé rapidement par les communes, etp® rles individus que la peur engageait à s’appr° v1 'sionner. La disette se faisait encore plus sentir aParis que dans aucune autre ville de France , p al ’ ceque les approvisionnements pour cette cité i* 0 'mense étaient plus difficiles, les marchés plus l u 'mullueux, la peur des fermiers plus grande. Les3 et 4 mai, la convention n’avait pu s’empêcher d erendre un décret par lequel tous les fermiers oumarchands de grains étaient obligés de déclarer 1®quantité de blés qu’ils possédaient, de faire battreceux qui étaient en gerbe, de les porter dans le smarchés, et exclusivement dans les marches,de les vendre à un prix moyen fixé par chaque