366 HISTOIRE DE NAPOLÉON . — 1801-1801.
Depuis huit ans un homme, un esclave, s’était proclamé dans cetteîle infortunée l’héritier de la plus sanglante des révolutions, et il Jassurait par son despotisme l’indépendance de la contrée où un maî-tre l’avait acheté. Conducteur d’animaux sur l’habitation Breda, cethomme, à l’àge de plus de quarante ans, était parvenu à apprendre àlire ; Y Histoire philosophique des deux Indes saisit sa pensée , exalta sonimagination , et il nomma Iîaynal son prophète. Silencieux comme lesabîmes de la terre, prudent et vindicatif comme le serpent, violent etrapide comme la foudre, jaloux comme un despote et méfiant commeun esclave, arrivé au pouvoir plutôt par sa politique que par ses talentsmilitaires, tour à tour l’oppresseur et le protecteur des deux couleursennemies, dominateur sans partage et sans ostentation, aussi pénétrantqu’impénétrable, frugal autant qu’un Spartiate, passionné à l’égal d’unAfricain, Toussaint-Louverture semblait avoir été créé ainsi qu’une ex-ception de sa race, pour la civiliser et la gouverner. Au dedans il exer-çait la dictature; au dehors le nouveau monde le reconnaissait, en vertudes traités, chef de nation. L’Angleterre elle-même n’avait point dédai-gné d’entrer en relation avec Toussaint, dont cependant l’élévation etla cause menaçaient la sécurité de ses propres colonies. Il existait entrelui et le général Nugent, gouverneur de la Jamaïque , une conventiond'assistance réciproque, qui fut annulée par le traité d’Amiens . Habi-lement économe de la civilisation, dont il voulait garder le secret pourmieux établir sa puissance, il avait, de même qu’aux premiers tempsde la société, divisé tout son peuple en guerriers et en cultivateurs, etconçu la profonde pensée de se soustraire à l’égalité qu’il proclamait :ce système hardi lui avait réussi. Il savait avec art profiter de son as-cendant pour se rendre indispensable à toutes les classes ; la race blan-che et la race noire respectaient également son influence suprême. Savolonté, toujours inconnue, toujours inébranlable ou terrible, formaitla loi unique devant laquelle se courbait sans effort toute la population ;son hypocrisie pleine d’adresse couvrait habituellement les rigueurs deson gouvernement, en rejetant sur ses lieutenants, surtout sur le féroceDessalines , les meurtres prescrits, commandés par lui-même. Le mêmevoile couvrait ses opérations politiques ou administratives. Toussaintavait plusieurs secrétaires qui écrivaient en français ce qu’il leur dic-tait en langue créole. Ils avaient défense, sous peine de mort, de secommuniquer la moindre notion des affaires qu’il confiait à leur plume,