HISTOIRE DE NAPOLÉON. — 1801-1804. 367
et de plus, jamais un secrétaire ne terminait celle qu’il avait commen-cée. Après sa première dictée, Toussaint l’envoyait attendre ses ordresà soixante ou à cent lieues de sa résidence, laquelle n’était jamais dé-terminée par un temps connu. Les espions qu’il entretenait partoutétaient aussi les muets de ce despote ombrageux, et garantissaient lesilence des instruments dont il se servait. Il arrivait subitement au Gapquand on le croyait à Saint-Domingue . On n’avait jamais le temps dele tromper; on n’eut jamais la pensée de le trahir. Toussaint était unMahomet à sa manière : il trouvait dans sa volonté le Koran invisiblede sa mission ; mais à la tète de la population brute des esclaves deSaint-Domingue , il eut le génie de ne pas faire descendre du ciel lepouvoir qu’il usurpa sur elle. La tyrannie du docteur Francia à laConception donne l’idée du gouvernement de Toussaint-Louvei’ture.
L’existence politique de Toussaint datait du 22 août 1791 , jour oùla révolte excitée par le nègre Jean François, dont il était le confident,dévoila la vaste conjuration ourdie contre la suprématie des blancs ;l’incendie des propriétés avait servi de signal au massacre des hommesde cette couleur ; et, chose extraordinaire ! les assassins marchaientaux cris de vive le roi! et portaient la cocarde blanche , tandis que l’as-semblée coloniale portait celle de la révolution. Toussaint s’était bientôtfait remarquer dans cette guerre d’extermination, fruit de ses tramessecrètes ; aussi le général Lavaux, envoyé à Saint-Domingue par laconvention, ne s’adressa-t-il qu’à lui seul; et l’ambitieux esclave, aban-donnant Jean François, entra comme colonel au service de la républi-que. Dès ce moment, on cessa d’attaquer les blancs. Plus tard les An-glais , qu’il avait chassés de toutes leurs positions, ne voulurent aussiremettre le fort Saint-Nicolas qu’à Toussaint, et non au général Hédou-ville, nouvel agent de la France . Non content d’avoir forcé les com-missaires de la convention à prononcer la liberté des noirs, Toussaintavait déjà résolu l’indépendance de sa patrie adoptive; et quand il re-fusait de se soumettre à l’autorité des délégués de la métropole, c’était,disait-il, pour ne partager avec personne la gloire d’avoir conservé Saint-Do-mingue à la France . Débarrassé de la lutte étrangère et de la dominationde la France , Toussaint ne comptait déjà plus pour rival que Rigaud,c hef des mulâtres ; il le poursuivit à toute outrance et le força de s’em-barquer. Il régnait sur la colonie, lorsque la révolution du 18 bru-maire appela au consulat le général Bonaparte . Confirmé par le nou-