202 HISTOIRE DE NAPOLÉON . — 1812.
non restées entre ses mains, Kutusoff avait fait mille prisonniers, parmilesquels on comptait le prince vice-roi, le prince d’Eckmühl et le ducd’Elchingen , et que l’ennemi était poursuivi par Platoff, avec trentemille Cosaques qui avaient culbuté notre cavalerie dans l’action géné-rale. Les plus brillantes récompenses devinrent le prix comme ellesavaient été le motif de ces mensonges, qui déshonorent à jamais lenom de Kutusoff. Cependant son arrière-garde, serrée en queue par leroi de Naples, et menacée de flanc par le prince vice-roi, qui pouvaitlui barrer le passage, courait le danger d’être prise ou tuée dans lesrues de Moskou . Miloradowich, pour la sauver, proposa une suspenfsion d’armes, et déclara qu’il mettrait le feu à la ville si l’on voulait in-quiéter sa retraite ; une convention verbale lui donna la sécurité. Maisdéjà Murat se dispose à enlever d’assaut le Kremlin , déféndu par quel-ques milliers de misérables que Rostopchin avait excités. Des hauteursdu mont du Salut, qui domine Moskou , on voit cette grande cité, moi-tié orientale, moitié européenne, avec ses huit cents églises, ses milleclochers, ses coupoles dorées que le soleil fait étinceler. A cet aspect,nos soldats, frappés d’étonnement et d’admiration, comme autrefoisleurs compagnons devant la Thèbes aux cent portes, s’écrient en bat-tant des mains : Moskou! Moskou ! Ils répétèrent, en pénétrant dans laville, la même acclamation et ce vers de l’hymne des Marseillais, quin’était pas encore oublié entièrement :
Le jour de gloire est arrivé.
Les chefs partagent cet enthousiasme ; Napoléon lui-même en est saisiun moment : une exclamation de bonheur lui échappe. A deux heures,il s’arrête dans l’une des premières maisons du faubourg de Dorogo-mi!ow ; le lendemain, il descend au Kremlin : c’est là que, satisfait d’a-voir exécuté, malgré tous les obstacles, son gigantesque projet, fier deposséder l’antique capitale de l’empire moskovite, il contemple avecquelque orgueil le trône et l’image de Pierre 1 er . Ah! que les désastresde Charles XII étaient alors loin de la mémoire du vainqueur! Cepen-dant, au faîte de la gloire, il touchait à une effroyable catastrophe!Quoiqu’elle dût éclater avant vingt-quatre heures, aucun signe ne lalaissait entrevoir. A la vérité, Moskou avait vu partir ses habitants dés-abusés des mensonges de Kutusoff seulement par le passage de l’armée