— 18 —
se trouvaient encore couverts de leurs produits ; les gerbesétaient déjà alignées sur chaque pièce de terre ; de maigresbœufs ou des chevaux plus maigres encore, attelés à descharrettes vides, attendaient patiemment qu’on les recon-duisît au village. Les paysans étaient groupés sous quel-ques arbres, ou reposaient à l’ombre de leur moisson en-tassée; leurs regards se fixaient alternativement sur leclocher de Miserez, sur la tour de Saint-Etienne , le patronde leur paroisse, ou sur la chapelle de Saint-Imier , quiapparaissait sur une hauteur voisine.
Aucun de ces chants joyeux qui délassent les paysansdans leurs travaux dé la campagne ne résonnait en ce lieu ;tout était triste et silencieux comme un jour d’hiver,comme la veille d’un malheur.
Les vieillards regrettaient le temps passé qu’ils croyaientmeilleur j les hommes d’un âge mûr se plaignaient tout basdu temps actuel, et les jeunes gens, pleins d’espérance,laissant le souci à leurs parens, employaient ce momentde repos à causer ensemble. De jeunes filles, au teintbrun, aux bras noircis par le hâle et le soleil, riaient aveceux ; mais aucun de ces accès de gaîté qui réjouissent lescampagnards à une demi-lieue à la ronde, aucun éclatbruyant ne se faisait entendre. Les échos ne répétaient pasce cri particulier aux bergers du Jura , qui les aide à sereconnaître et à se braver à de grandes distances. Une in-quiétude secrète paraissait empreinte sur toutes les figu-res , et jusqu’aux enfans, au lieu de folâtrer sur l’herbe,se tenaient tristement près de leurs mères.
Le temps était menaçant : de gros nuages, poussés parle vent d’ouest, s’avancaient au-dessus de la forêt de Fahy ;la tour Réfouse se dressait sombre et solitaire sur le pen-chant de la colline; quelques bâtimens, résidence d’unchâtelain, occupaient l’emplacement du château de Por-